Chapitre IX: Contes Instructifs

21 Tháng Năm 201412:44 SA(Xem: 4789)

Le Vietnamien, et surtout l’homme du peuple, n’avait aucune formation scientifique. Aux phénomènes naturels, comme l’inondation annuelle du delta du Fleuve Rouge, il était tenté de donner une explication surnaturelle qui fut d’accord avec ses idées morales et religieuses.

 

 

Pareillement, il était tenté de donner aux évènements historiques une interprétation qui satisfit son amour-propre national. Ainsi le peuple Vietnamien comprenant à la fois des habitants des plaines côtières et des habitants des montagnes, la tentation était grande d’en faire des descendants des dragons (qui évoluent dans la mer) et des Immortels ( le caractère Tiên ; immortel s’écrit en effet par la juxtaposition des deux caractères Nhân : homme, et Sơn : montagne). Relativement aux grands hommes de l’Histoire, et particulièrement les fondateurs de dynasties, l’homme du peuple croyait volontiers en leur mission divine. Nous devons dire aussi que la monarchie absolue, en entretenant dans le peuple le culte des empereurs, fils du Ciel (thiên tử), favorisait par là même l’éclosion des légendes qui attribuaient à ceux-ci des origines surnaturelles.

 

 

Enfin, certaines coutumes comme la chique de bétel, le cây nêu, etc, se sont vues aussi attribuer des origines miraculeuses qui, tout en les “expliquant”, servaient à magnifier l’affection fraternelle, la fidélité conju- gale, la miséricorde de Bouddha, etc.

 

 

Nous distinguerons donc dans les contes instructifs trois catégories :

-les contes qui se rapportent à la cosmogonie et à l’histoire naturelle ;

-ceux qui se rapportent à l’Histoire ;

-ceux qui se rapportent à la sociologie.


Section I : CONTES RELATIFS À LA COSMOGONIE ET À L’HISTOIRE NATURELLE

 

 

Les phénomènes naturels.

 

 

1.Pourquoi la lune présente-t-elle l’image d’un arbre sur sa face ?

 

 

Il était une fois un jeune homme nommé Caillou (thằng Cuội). Un jour qu’il entra dans la forêt pour y abattre des arbres, il trouva une nichée de petits tigres qui venaient de naître. Il les tua avec sa hache et s’apprêta à les transporter chez lui lorsqu’il entendit les rugissements de la mère tigresse. Vivement il grimpa se cacher au sommet d’un arbre feuillu. La tigresse, voyant ses petits morts, laissa d’abord éclater sa douleur et sa colère dans des rugissements épouvantables. Puis elle se calma et alla au bord de la source proche pour cueillir les feuilles d’une certaine plante. Elle les mâcha, puis les introduisit à petites gorgées dans la gueule de ses petits. Ceux-ci ne tardèrent pas à revenir à la vie.

 

 

Vivement intéressé, Cuội attendit que la tigresse et ses petits fussent partis pour descendre de sa cachette. Il alla à la plante miraculeuse, la déterra avec toutes ses racines, et la replanta dans son jardin. Avec ses feuilles, Cuội opérait des miracles : il guérissait les malades et ressuscitait même les morts. Aussi avait-il soin de recommander à sa femme, chaque fois qu’il sortait pour affaires :

- Si tu éprouves le besoin d’uriner, ne va pas surtout te soulager sur mon arbre.

 

 

Ses continuelles recommandations finirent par agacer sa femme qui, rien que pour le plaisir de faire enrager son mari, se décida à lui désobéir sciemment un jour. Mais à peine l’arbre sacré eut-il été pollué qu’il se déracina et s’éleva dans les airs. Juste à ce moment, Cuội rentra chez lui. Il n’eut que le temps de s’accrocher à ses racines pour essayer de le retenir. Peine perdue ! L’arbre continua à s’élever jusqu’à la Lune, emportant Cuội accroché à lui.


Et voilà pourquoi, les nuits de pleine lune, vous voyez sur sa face brillante un arbre au pied duquel est assis l’infortuné Cuội, première victime de la malice féminine depuis la création du monde.

 

 

2. Pourquoi le delta Nord-Vietnam est il annuellement inondé ?

 

 

Sous le règne du roi Hùng Vương XVIII vivait un pauvre bûcheron. Ayant un jour abattu un arbre à bois précieux, il vit apparaître un vieillard qui toucha l’arbre de son bâton et le fit renaître. Puis le vieillard lui donna son bâton en lui disant :

- Puisque tu es un homme vertueux, je te donne ce bâton miraculeux avec lequel tu pourras sauver des vies humaines.

Notre bûcheron remercia chaleureusement son bienfaiteur. Puis, aban- donnant son métier de bûcheron, il se fit médecin et accomplit partout des

miracles. Un jour, sur les bords de la mer, il vit des jeunes gamins s’amuser frapper sauvagement un grand serpent. Apitoyé, il toucha celui-ci de son

bâton. Le serpent revint à la vie et plongea dans la mer.

 

 

Quelques jours après, un jeune homme se présenta devant le médecin avec de magnifiques cadeaux : or, perles, diamants, et lui dit :

- Monsieur, je suis le fils du Roi de la Mer du Sud. L’autre jour, m’étant aventuré sous la forme d’un serpent sur le bord de la mer, je serais mort sans

votre généreuse intervention. Veuillez accepter ces modestes présents que je vous offre en témoignage de ma reconnaissance.

 

 

Mais le médecin refusa les cadeaux en disant qu’il n’avait pas fait le bien pour être récompensé. Alors le jeune prince de la mer l’invita à visiter son domaine. Devant eux, les eaux s’ouvrirent, et ils ne mirent pas un long temps pour parvenir jusqu’au palais du Roi de la Mer, étincelant de pierreries. Le médecin y resta trois jours, comblé de prévenances par Leurs Majestés désireuses de bien traiter le sauveur de leur fils. Quand il voulut partir, le Roi de la Mer lui offrir un livre en lui disant :

- Monsieur, vous n’avez voulu accepter aucun de mes cadeaux. J’admire votre désintéressement, mais permettez-moi de vous offrir ce livre qui vous aidera à réaliser tous vos vœux. Je suis certain qu’il est en bonnes mains, et que vous l’emploierez à soulager les misères du peuple.


Muni de ce talisman, notre médecin revint sur terre. Partout où il allait, il secourait discrètement les déshérités du monde en leur donnant de l’or, des tissus ou du riz qu’il fabriquait à volonté. Mais la méchanceté des hommes l’écoeurait. Il finit par se fixer au sommet du mont Tản Viên, dans la préfecture de Phúc Lộc, province de Sơn Tây. Il créa une longue route allant de la base du mont jusqu’au sommet, route qu’il jalonna de palais où il aimait à venir se reposer. Les gens des villages environnants, voyant ces miracles, l’adorèrent sous le nom de Génie de Tản Viên, ou simplement de Sơn Tinh, le Génie de la montagne.

 

 

En ce temps là, la princesse Mị Nương atteignit l’âge de la puberté. Elle était devenue la jeune fille la plus belle du royaume, et son père, le roi Hùng Vương XVIII, fit proclamer partout que ceux qui voudraient prétendre à l’honneur d’être son gendre auraient à venir à la Cour pour qu’il fit son choix.

 

 

Le jour du concours venu, les prétendants se présentèrent en foule innombrable. Des fins lettrés, des vaillants guerriers, des musiciens remar- quables firent admirer leur savoir, leur force ou leur adresse. Ils furent tous éclipsés par deux jeunes hommes divinement beaux et doués d’un pouvoir surnaturel : Sơn Tinh, le génie de la montagne, qui pouvait à son gré déplacer les montagnes, et Thủy Tinh, le génie des eaux, à la voix de qui obéissaient la pluie et le vent.

 

 

Émerveillé et embarrassé tous à la fois, le roi Hùng Vương finit par dire :

-Vous êtes tous les deux des héros, mais je n’ai malheureusement qu’une fille. Revenez donc ici demain avec des cadeaux de noces. Le premier qui arrivera aura la princesse.

 

 

Le lendemin matin, dès la première heure, Sơn Tinh se présenta devant le palais royal avec des éléphants et des tigres chargés de monceaux d’or et de pierres précieuses. Il fut agréé, et obtint la permission d’emmener la prin- cesse dans sa montagne.

 

 

Arrivé en retard avec des présents non moins magnifiques qu’il était allé chercher au fond de tous les fleuves, Thủy Tinh écuma de rage en constatant


que son rival l’avait devancé. Il se mit aussitôt à sa poursuite avec son armée de monstres aquatiques.

 

 

Titanesque fut la guerre entre les deux génies. Thủy Tinh appela à lui les pluies diluviennes pour noyer son ennemi. A la faveur de l’innondation, les poissons, les crabes, les pieuvres montèrent à l’assaut de la montagne. Mais, arrêtés par des barrages tendus en travers des fleuves, il furent écrasés par des blocs de pierre lancé par les tigres et les éléphants. De guerre lasse Thủy Tinh fut obligé de battre en retraite. Mais sa rancune ne fut pas éteinte pour autant, et, d’année en année, il recommença ses assauts.

 

 

Cette lutte épique est décrite comme suit dans l’Histoire versifiée du

Grand Sud (Đại Nam quốc sử diễn ca ) :

Thủy Tinh lỡ bước chậm chân Đùng đùng nổi giận đem ân làm thù. Mây tuôn gió thổi mịt mù,

Ào ào rừng nọ, ù ù núi kia.

Sơn thần hóa phép cũng ghê

Lưới dăng sông Nhị, phên che non Đoài

Núi cao sông cũng còn dài,

Năm năm báo oán, đời đời đánh ghen. Arrivé par malchance en retard, le Génie des Eaux, Subitement courroucé, transforma son affection en haine. Nuages et vents se déchainèrent,

Assourdissant forêts et montagnes. Non moins terrible fut le Génie de la Montagne

Qui barre de filets le Fleuve Rouge et couvrit de défenses la forêt de l’Ouest.

Longtemps encore se dresseront les monts et se dérouleront les fleuves, Mais inextinguible est la haine des deux Génies qui d’année en année

luttent à mort pour l’amour d’une femme.

 

 

Sous sa forme poétique, ce récit de la Guerre des Dieux n’est que l’interprétation populaire des terribles inondations qui ravagent annuellement le delta du Fleuve Rouge. Mais il offre aussi deux autres intérêts, l’un psychologique, l’autre sociologique :


Il montre en effet la place prépondérante de l’amour dans la vie senti- mentale du Vietnamien. Pour l’amour d’une femme, deux héros n’ont pas hésité à ravager tout un pays, semblables en cela aux furieux combattants de la guerre de Troie.

 

 

Le récit nous fait savoir aussi que l’usage s’est établi, depuis les temps préhistoriques, d’offrir des cadeaux à la famille de la femme qu’on veut épouser. Il y a eu donc certains rites du mariage dès cette époque, bien avant l’arrivée des Chinois qui, d’après l’Histoire officielle, nous les auraient enseignés.

 

 

3. Le lac des Trois mers.

 

 

Tous les touristes qui ont visité le Nord-Vietnam connaissent ce lac célèbre, enserré entre les montagnes de Bắc Kạn, et qui présente trois parties renflées séparées par deux goulots étroits, d’où son nom de Lac des Trois mers (Hồ ba bể). Un îlot est dressé au milieu du lac .

 

 

La légende rapporte que ce lac était primitivement une vallée. Un jour de fête, une vieille lépreuse, aux vêtements horriblement souillés de sang et de pus, se présenta aux villageois pour demander l’aumône. Elle fut partout repoussée durement. A la fin, elle alla frapper à la porte d’une pauvre veuve. Celle-ci, compatissante, lui donna à manger, et la logea pour la nuit.

 

 

Le lendemain matin, la vieille lépreuse prit congé de son hôtesse en lui disant :

- Merci bien pour votre hospitalité. En réalité, je suis la Bodhisattva Quán Âm, et je suis venue pour éprouver les gens de ce village. A part vous, ce sont tous des méchantes gens dont les crimes ont fini par lasser la bonté de Bouddha. J’ai voulu leur donner une dernière chance de se racheter en venant leur demander l’aumône, mais leur coeur est si dur qu’ils ont négligé les saintes lois de l’hospitalité. Rien ne pourra plus les sauver. Quant à vous, ma bonne femme, répandez du paddy autour de votre maison, et restez y cette nuit, quoi qu’il advienne.

 

 

Cela dit, la Bodhisattva Quán Âm disparut dans les airs.


Cette nuit là, un orage épouvantable se déchaîna. Des trombes d’eau se déversèrent dans la vallée qui fut rapidement submergée et devint un lac, engloutissant rizières, maisons, arbres, gens et bêtes. Seule de tout le village, la bonne veuve fut épargnée, sa maison ayant été surélevée en un îlot.

 

 

 

 

4. La montagne de “la Mère et l’Enfant”

 

 

Un couple de paysans de Bình Định ayant deux enfants : une fille et un garçon. Un jour, ceux-ci se querellèrent pour un motif futile. Le garçon s’empara du couteau qui servait à écorcer la canne à sucre et en frappa sa soeur à la nuque. Celle-ci tomba inondée de sang. Horrifié, le garçon s’enfuit à toutes jambes et n’osa plus reparaître à la maison.

 

 

La fille, cependant, ne mourut pas. Des recherches furent faites partout pour retrouver son frère, mais n’aboutirent pas. Et les vieux parents, désespérés, déclinaient de jour en jour. Plus de fils, plus personne pour entretenir leur culte après leur mort ! Cette pensée douloureuse les torturait nuit et jour, et ils finirent par mourir de tristesse. La fille, restée seule sur terre, ne sut pas sauvegarder son maigre héritage. Elle fut bientôt forcée de vendre sa maison et d’aller chercher fortune ailleurs.

 

 

Le garçon, en fuyant la maison paternelle, trouva refuge sur une jonque marchande. Il passa ses nombreuses années à naviguer sur mer, et finit par amasser un petit pécule. Cependant, le souvenir de son crime ne cessait de le hanter. Il décida enfin de revenir chez lui pour demander pardon à ses parents et à sa soeur, si elle vivait encore. Hélas ! sa maison avait été vendue et il apprit une triple mauvaise nouvelle : ses parents étaient morts, et sa soeur partie pour on ne savait où.

 

 

Désespéré, le garçon ne voulut pas rester dans son village qui lui rappelait de si cruels souvenirs. Il émigra dans une circonscription voisine. Il y rencontra une jeune fille très belle, très vertueuse, et orpheline comme lui de père et mère. Ils s’aimèrent et s’épousèrent. Un fils vint bientôt parfaire le bonheur du jeune ménage.


Un jour d’été, la femme se lava les cheveux qui, en se déroulant, laissèrent à découvert une longue cicatrice à la nuque. Ce que voyant, le mari en demanda l’origine.

 

 

- C’est une bien triste histoire, mon ami, répondit sa femme. J’avais sept ans et mon frère en avait six. Nous nous sommes querellés un jour, et il m’a frappée avec son couteau qui servait à écorcer la canne à sucre. Croyant sans doute qu’il m’avait tuée, il s’est enfui précipitamment. Mes parents en moururent de désespoir, et moi-même, bien que cette histoire remonte déjà à plus de douze ans, je pleure encore souvent la nuit en pensant à mon malheureux frère. Qu’est-il devenu ? Est-il mort ? Est-il vivant ?

 

 

Le mari fut pétrifié de douleur et d’horreur. Ainsi donc, c’était sa propre soeur, sa soeur chérie qu’il avait épousée ! Après avoir commis un premier crime, heureusement sans conséquence, il en a commis un second, et quel crime, l’inceste ! Que faire maintenant ? Révéler à sa femme sa véritable identité ? Non, ce n’était pas possible ; cela la ferait mourir de honte. La laisser tout ignorer, et continuer à vivre avec elle comme par le passé ? Il recula d’horreur devant cette solution qui l’obligerait à prolonger son inceste monstrueux. Une seule solution acceptable se présenta à son esprit : Partir au loin, et passer le reste de sa vie dans les prières et la pénitence pour expier ses crimes. Sa soeur-femme souffrirait certainement de sa disparition, mais au moins ce serait une douleur pure de tout péché.

 

 

Aussitôt décidé, aussitôt exécuté. Le lendemain matin, il fit ses adieux à sa femme en lui disant qu’il partait pour un long voyage par delà les mers. Et personne n’eut plus jamais de ses nouvelles.

 

 

Cependant la femme espérait toujours. Chaque jour, avec son enfant dans ses bras, elle allait se poster sur une montagne située au bord de la mer, et là elle guettait inlassablement le retour de son mari. Le Ciel eut probablement pitié de sa douleur, car un jour elle fut métamorphosée, ainsi que son enfant, en un rocher.

 

 

La montagne, surmontée de cette statue surnaturelle, est dès lors appelée

“la montagne de la femme qui attend son mari” (núi Vọng Phu) située dans la


province de Bình Định. Elle est aussi connue sous le nom de “la Mère et l’Enfant” qui lui a été donné par les Français.

 

 

 

 

Animaux et objets usuels

 

 

5.- Le moustique.

 

 

Un brave homme, du nom de Ngọc Tâm, avait le malheur d’être marié à une femme très belle mais coquette. Il l’aimait à la folie, mais Nhan Diệp ne le payait pas de retour, car il était plutôt pauvre.

 

 

Quelques années après le mariage, Nhan Diệp tomba malade et mourut. Fou de douleur, Ngọc Tâm ne voulut pas se séparer de sa femme bien-aimée en l’enterrant. Il conserva donc son cadavre dans la jonque qui lui servait de maison flottante, et s’en faisait accompagner partout où il allait. Un Immortel eut pitié de son amour qui avait subsité par delà la mort. Il récita une formule magique, puis dit à Ngọc Tâm de donner trois gouttes de son sang à sa femme pour la faire revenir à la vie.

 

 

Le miracle se réalisa. Mais Nhan Diệp, pour avoir échappé à la mort, n’en devint pas plus sage. Un jour que son mari était absent, elle écouta les propositions d’un riche commerçant, et résolut de divorcer pour épouser celui-ci. De retour chez lui, Ngọc Tâm se vit signifier par sa femme sa fatale décision. Pleurs et supplications ne purent en venir à bout. A la fin, Ngọc Tâm dit tristement à sa femme :

- C’est bien, je te rends la liberté. Mais rends-mois les trois gouttes de sang que je t’ai données.

 

 

Tout heureuse d’en être quitte à si bon marché, Nhan Diệp prit un canif et se piqua le doigt pour extraire trois gouttes de son sang. Mais à peine eut-elle fait ce geste qu’elle tomba raide morte. Pour de bon cette fois-ci.

 

 

La justice divine la condamma à se changer en un petit insecte, le moustique. Cependant, sous sa nouvelle forme, elle n’oublie pas la mésaventure qui lui est advenue dans son existence antérieure. Et elle cherche


à piquer les hommes pour leur prendre trois gouttes de sang, dans l’espoir de revenir par ce moyen à la forme humaine.

 

 

 

 

6.- Le singe.

 

 

Un bourgeois et sa femme étaient réputés pour leur avarice et leur sécheresse de coeur. Quoique très riches, ils n’ont jamais donné une sapèque à personne. Par contre, ils exploitaient durement leurs métayers. Ils avaient à leur service une orpheline, assez laide de figure, mais très bonne de coeur.

 

 

Un soir, à l’heure du repas, une vieille femme en haillons se présenta devant la porte.

- Mon bon monsieur, ma bonne dame, dit-elle d’une voix tremblante, je meurs de faim et de froid. Veuillez me faire l’aumône d’une sapèque ou d’un bol de riz.

- Allez-vous-en, cria le mari.

- Sen, ordonna la femme à sa servante, veux-tu chasser immédiatement cette misérable mendiante ?

 

 

La servante s’approcha de la mendiante et lui glissa à l’oreille :

- Grand’mère, allez m’attendre au pied du banian que vous voyez là-bas. Quand mes patrons auront fini de manger, je viendrai vous apporter un bol de riz.

 

 

Effectivement, une demi-heure plus tard, elle vint chercher la mendiante et lui donna une grosse boule de riz cuit cachée dans le pan de sa robe.

- Tenez, grand’mère, mangez.

- Merci, ma bonne demoiselle. Mais ne craingez-vous pas d’encourir la colère de vos patrons ?

- Rassurez-vous, grand’mère. Ils ne s’apercevront de rien, puisque c’est mon repas que je vous apporte.

- Mais alors vous n’aurez rien à manger ce soir, ma pauvre petite !

- Bah ! je suis jeune et capable de résister contre la faim jusqu’à demain matin. Mangez donc, grand’mère, vous devez avoir jeuné depuis longtemps.

 

 

La vieille mendiante mangea, puis dit à la servante :


- Vous êtes un brave coeur, mon enfant. Je vais donc vous donner un bon conseil. Dans cette direction, là, à un lieue d’ici, se trouve un ruisseau. Allez vous y baigner, vous vous en trouverez bien.

 

 

A ces mots, la vieille mendiante s’éleva dans les airs et s’évanouit. Comprenant que c’était la Bodhisattva Quán Âm qui venait de lui apparaitre, la jeune fille se prosterna à terre et lui adressa du fond de son coeur une ardente prière. Puis elle alla dans la direction qui lui avait été indiquée, et trouva effectivement un ruisseau. Elle s’y baigna puis rentra chez elle.

 

 

À partir de ce jour là , la jeune fille subit une progressive transformation. Elle embellissait de jour en jour, son teint s’éclaircissait, ses cheveux s’allon- gaient, ses mains s’affinaient, et ses yeux acquéraient un éclat incomparable. Emerveillés, ses patrons lui en demandèrent la cause. Très sincèrement, elle leur révela qu’elle s’était baignée dans un ruisseau, et que c’était ce bain qui l’avait transformée.

 

 

Ses patrons se rendirent aussitôt au ruisseau miraculeux. Mais pendant qu’ils s’y ébattaient, l’eau en devint subitement brûlante. Hurlant de douleur, les deux vieux sautèrent hors du ruisseau. Peine perdue ! Leur peau les faisait atrocement souffrir, et ils devaient sans cesse se gratter, pour calmer leurs démangeaisons brûlantes. Mais là où ils se grattaient, des poils poussèrent aussitôt. Et au bout d’un quart d’heure, ils furent devenus des singes, incapables d’émettre une parole humaine.

 

 

Ils coururent à leur maison pour cacher leur honte. La jeune servante, épouvantée, appela les voisins au secours. Les singes furent repoussés, puis revinrent à la charge un moment après. Pour les écarter définitivement, les voisins chauffèrent à blanc deux gros blocs de pierre qui défendaient la porte de la jeune fille. En s’y asseyant, les singes se brûlèrent le derrière horri- blement. Ils s’enfuirent dans la forêt sans oser plus jamais revenir à leur ancienne demeure.

 

 

Telle serait l’origine des singes à postérieur rouge.

 

 

7.- Le coucou noir.


Un homme avait toutes les vertus, sauf la patience. Il était pour cette raison surnommé l’Impatient. Voulant faire son salut, l’Impatient décida de suivre le conseil d’un vieux bonze : faire cent jours de pénitence dans une forêt profonde, sans ouvrir la bouche.

 

 

Les premiers jours, tout se passa très bien. Les oiseaux, effrayés par la présence de cet homme, s’écartèrent d’abord prudemment de lui, et le laissèrent tranquille. Puis, enhardis par sa complète immobilité, un couple d’oiseaux vinrent faire leur nid dans son chignon. De nombreux oisillons naquirent bientôt qui faisaient un tapage assourdissant jour et nuit sur sa tête du malheureux Impatient. Celui-ci, néanmoins, continuait à rester impassible.

 

 

Mais un jour, c’était le 99ème jour de son temps de pénitence, les deux oiseaux se querellèrent. La femelle accusa le mâle de la tromper avec une autre femelle pendant qu’elle allait chercher de la nourriture pour leurs petits. Le mâle, au contraire, jura qu’il était toujours resté fidèle à sa femme. Celle-ci n’étant pas convaincue, il prit l’Impatient à témoin :

- N’est-ce pas, Monsieur, que je lui suis toujours resté fidèle ?

 

 

Et il ponctua ses interrogations de coup de bec redoublés sur la tête du pauvre Impatient, qui finit par perdre patience et ouvrir la bouche pour dire :

- Maudits soyez-vous !

 

 

Sa première épreuve de pénitence ayant ainsi échoué lamentablement, l’Impatient en essaya une autre qui consistait à faire traverser un bac très dangereux à cent passagers.

 

 

Au bout de plusieurs jours, il avait réussi à transporter d’une rive à l’autre du fleuve impétueux 98 passagers. Survinrent deux personnes : une femme et son enfant. Tout heureux de voir sa pénitence près d’être achevée, il les aida à monter sur sa barque, et rama vigoureusement. Mais au milieu du fleuve, la femme lui dit brusquement :

- Arrêtez, batelier ! J’ai oublié mon sac sur la rive. Veuillez revenir pour que je puisse le prendre.

 

 

Le batelier se résigna à lui obéir. Mais à moitié chemin de la seconde traversée, la femme l’arrêta de nouveau :


- Où avais-je donc la tête ? J’ai encore oublié la bolée de riz de mon enfant. Il a faim, le pauvre petit. Ne pouvez-vous pas revenir en arrière une seconde fois ?

 

 

L’Impatient eut toutes les peines du monde pour dominer sa colère grandissante. Néanmoins, il réussit à garder le calme pour obéir à sa cliente.

 

 

Mais à la troisième traversée, lorsque la barque atteignit presque l’autre rive, la femme l’arrêta encore une troisième fois pour lui dire :

- Malheureuse que je suis ! J’ai oublié mes sandales. Comment vais-je faire pour marcher ? Vite, en arrière, batelier ! Je ne peux pas marcher pieds nus.

 

 

Le batelier perdit alors patience et explosa :

- C’est bien heureux, Madame, que vous portiez vos seins sur votre poitrine. Autrement vous les auriez oubliés aussi.

 

 

À ces parole, la passagère se métamorphosa en Bodhisattva Quán Âm et dit au batelier :

- C’est comme cela que tu veux faire ton salut ? Tu ne fais que du salut de comédie (tu hú), mon pauvre ami !

 

 

Et elle s’éleva dans les airs, laissant le pauvre l’Impatient tout éberlué et désespéré. Il se désespéra si bien qu’il se métamorphosa en coucou noir qui répète toujours amèrement ce reproche sanglant de la Bodhisattva Quán Âm : Tu hú ! Tu hú !

 

 

Depuis, le coucou noir est appelé l’oiseau tu hú.

 

 

 

 

8.-Le crapaud .

 

 

Parmi les chansons populaires, on trouve celle-ci qui parait assez surprenante :

 

 

Con cóc là Cậu ông Trời

Hễ ai đánh nó thì Trời đánh cho.


Le crapaud est l’oncle du Ciel,

Et qui se permet de le frapper sera du Ciel puni.

 

 

En voici l’explication :

 

 

Une sécheresse épouvantable sévissait cette année là sur la Terre. Tous les étangs, lacs et mares étaient desséchés. Les plantes s’étiolaient, et les animaux ne trouvaient plus une goutte d’eau pour étancher leur soif. Un crapaud décida alors d’aller voir le Souverain Céleste pour lui demander raison de cette calamité. Chemin faisant, il rencontra une abeille.

- Où vas-tu, crapaud ?

- Au Ciel, pour lui demander de mettre fin à cette sécheresse.

- Alors je t’accompagne. Toutes les fleurs sont mortes, et je ne trouve plus de suc nulle part.

 

 

Un moment après, les deux compères firent la rencontre d’un coq, puis d’un tigre. En leur apprenant les motifs de leur voyage, il les décidèrent à les accompagner. Ils arrivèrent enfin à la porte du ciel.

 

 

- Attendez-moi ici, dit le crapaud, et accourez dès que je vous appellerai.

 

 

Le crapaud entra dans le salon du Souverain Céleste, et trouva celui-ci entrain de jouer aux cartes avec des Immortels. L’animal sauta sur le lit de camp, enfla ses joues et regarda avec colère les joueurs.

- Quel est cet insolent qui se permet de me déranger ? s’écria le Souverain

Céleste. Holà ! qu’on l’arrête !

 

 

Des soldats s’avancèrent pour se saisir du crapaud. Mais ils furent piqués furieusement par l’abeille qui était accourue à l’appel de son compagnon, et durent s’enfuir en toute hâte.

- À l’assaut, les génies du Tonnerre et de la Foudre ! ordonna le

Souverain Céleste.

 

 

Mais avant que ceux-ci aient pu intervenir, ils furent mis en déroute par le coq qui leur donna des coups de bec précipités.

- Chargez, Loup céleste !


En un clin d’oeil, le tigre mit le Loup céleste en fuite.

 

 

A bout de ressources, le Souverain Céleste fut obligé de composer avec son vainqueur:

- Oncle Crapaud ! Que veniez-vous faire ici ?

- Sire, depuis plusieurs mois aucune goutte de pluie n’est tombée sur la terre, et nous souffrons tous affreusement de la sécheresse, animaux et

végétaux.

- Ah ! c’est la faute au Génie de la pluie. Qu’on le fasse venir ! Le Génie de la pluie, tous confus, dut convenir de sa paresse.

Le crapaud en prit avantage pour déclarer :

- Les affaires du Ciel, cela ne me regarde pas. Mais je veux que désormais il pleuve dès que je grince des dents. Compris ? Ou vous aurez de mes nouvelles.

- Oui, mon oncle, répondit poliment le Souverain Céleste.

 

 

On constate effectivement que lorsque le crapaud grince des dents, c’est un indice météorologique très sur qui annonce la pluie. D’où ce vers de l’empereur Lê Thánh Tông dans son poème du crapaud :

Nghiến răng chuyển động bốn phương trời.

Il fait, en grincant des dents, trembler les quatre coins du ciel.

 

 

Le lecteur remarquera aussi le ton très irrévérencieux de ce conte à l’égard du Souverain Céleste, qui est censé être le père de l’empereur qui règne sur terre. Nous y reviendrons plus loin.

 

 

 

 

9.- Le pot à chaux .

 

 

Un voleur vivait près d’une pagode. Comme il se faisait déjà vieux, il ne pouvait plus exercer son industrie au loin, et se contentait de cambrioler la pagode de temps en temps pour avoir de quoi subsister. Tous les meubles : brûle-parfums, vases à fleurs, et même la table d’autel, finirent par passer entre ses mains, mais les bonzes n’osaient rien dire, car le premier


commandement de la loi bouddhique est de s’abtenir de rendre le mal pour le mal.

 

 

Mais à la fin, le voleur se repentit et vint trouver le bonze supérieur de la pagode pour se confesser :

-Vénérable bonze, dit-il, j’ai horreur des crimes que j’ai accomplis durant ma vie. Que dois-je faire pour les expier ?

 

 

Ce fut là pour le bonze une occasion inespérée de se débarrasser de son voleur. Cédant à sa rancune longtemps contenue, il lui dit :

-Mon fils, si tu veux réellement te repentir, il faudra que demain matin tu montes sur le grand banian qui se trouve devant la pagode. Là, tu diras ta prière, puis tu te jetteras par terre. Si Bouddha te pardonne, il tendra un filet

pour t’enlever au ciel.

 

 

Le voleur suivit à la lettre ce conseil perfide qui, dans l’esprit du bonze vindicatif, entrainerait infailliblement la mort du pécheur. Mais, à sa grande stupéfaction, le bonze, posté dans la pagode, vit effectivement un grand filet se tendre pour soutenir le voleur et l’enlever au ciel.

 

 

Ce miracle plongea le bonze dans une profonde méditation. “Si le voleur, se dit-il, qui est un grand pécheur durant toute sa vie, est sauvé par Bouddha, comment ne le serais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie en prières ?”

 

 

Il monta donc, lui aussi, sur le banian, dit ses prières, puis se jetta par terre. Il mourut lamentablement, et son ventre, qui s’était projeté contre une pierre, enfla démesurément pour contenir la chaux dont la saveur caustique symbolise la méchanceté qui subsistait en lui malgré toute une vie de vertu. Il se métamorphosa ainsi en un pot à chaux, condamné à avoir le ventre continuellement remué par les gens qui y prennent de la chaux pour assaisonner leur chique de bétel.


Section II. - CONTES RELATIFS À L’HISTOIRE.

 

 

Les origines du peuple vietnamien.

 

 

10.- Dragons et Immortels .

 

 

D’après la légende, la première dynastie vietnamienne, celle des Hồng Bàng, descendrait de l’empereur de Chine Đế Minh, petit-fils de l’empereur Thần Nông (le patron de l’agriculture). Faisant une tournée d’inspection dans la province de Hồ Nam, Đế Minh rencontra au pied des monts Ngũ Linh une Immortelle qu’il épousa. De cette union naquit un fils, Lộc Tục, qu’il chérissait tendrement et à qui il désirait léguer l’empire chinois. Mais Lộc Tục ne voulait pas prendre l’héritage de son frère ainé Đế Nghi. Il reçut donc en apanage les territoires du sud de l’empire, qu’il appela le royaume de Xích Quỷ, et y régna sous le nom de Kinh Dương Vương. Le royaume de Xích Quỷ s’étendait alors entre le lac de Động Đình au Nord, le Champa au Sud, le Tứ Xuyên à l’Ouest et la Mer de Chine à l’Est.

 

 

Le roi Kinh Dương Vương, fils d’une immortelle, épousa lui-même la fille du Dragon, roi du lac de Động Đình. Son fils Sùng Lãm prit le nom de Lạc Long Quân (le roi des dragons).

 

 

Ici s’arrêta la série des mariages surnaturels. Lạc Long quân épousa prosaïquement sa cousine Âu Cơ, fille de l’empereur Đế Lai et petite-fille de l’empereur Đế Nghi de Chine (frère de Kinh Dương Vương). Âu Cơ donna naissance à un paquet de cent oeufs qui, après éclosion, devinrent cent garçons. Le roi dit alors à la reine :

- Je descends des dragons et vous des Immortels, Nous ne pouvons pas vivre ensemble longtemps. Prenez donc cinquante enfants et allez occuper

avec eux les hautes montagnes. Je prendrai les cinquante autres et les emmènerai à la mer.

 

 

Ce qui fut fait. La nation vietnamienne était fondée, comprenant à la fois des habitants des monts, et des habitants des plaines. Le fils ainé du roi reçut le nom de Hùng Vương Ier, et régna sur le pays appelé Văn Lang comprenant

15 provinces allant de Tuyên Quang au Nord jusqu’à Quảng Trị au Sud. La capitale fut fixée à Phong Châu, dans la province de Vĩnh Yên.


 

 

Ainsi, cette légende prétend assigner au peuple Vietnamien d’illustres origines :

 

 

Il descendrait d’abord de la première famille impériale de Chine. Ce snobisme ne saurait nous surprendre, étant donné que la Chine était reconnue le seul pays civilisé du monde. Mais la légende renferme aussi une part de vérité, car il est certain qu’une bonne partie du peuple Vietnamien était constituée par des éléments venus de Chine, chassée de leur pays par la guerre ou la famine.

 

 

En second lieu, le peuple Vietnamien descendrait, des Immortels et des dragons. À part le désir, commun à tous les peuples, de se chercher des illustres origines, nous trouvons dans cette légende une véritable allégorie. Les immortels désignent tout simplement, comme nous l’avons exposé plus haut, ceux qui vivent dans les montagnes. Quant aux dragons, ils désignent les habitants des régions côtières ; nous savons en effet que les habitants du Văn Lang se tatouaient le corps de dragons pour effrayer les monstres marins.

 

 

Les origines des grands hommes de l’Histoire .

 

 

11.- Le Génie de Phù Đổng .

 

 

Sous le règne du roi Hùng Vương VI, le peuple du Văn Lang vivait dans une paix prospère. Cette prospérité excita la cupidité de l’empereur de Chine qui concentra ses troupes sur la frontière pour tenter de s’emparer de cette belle proie.

 

 

La nouvelle en parvint au roi Hùng Vương. Mais depuis de longues années le pays avait vécu dans la paix et négligé l’art militaire. Aucun lạc tướng (mandarin militaire) ou lạc hầu (mandarin civil) n’osait assumer la responsabilité de prendre le commandement des troupes. Fort inquiet, le roi se décida à faire proclamer partout que quiconque réussirait à sauver le pays de l’invasion étrangère serait magnifiquement récompensé.

 

 

Or, en ce temps là, au village de Phù Đổng (province de Võ Ninh, Bắc

Ninh actuel), vivait un enfant, déjà âgé de trois ans, mais qui ne savait encore


ni parler, ni se tenir debout. À l’annonce de l’envoyé royal, la mère dit en manière de plaisanterie à son fils :

- Mon pauvre enfant, ce n’est pas toi qui pourras vaincre les ennemis et rapporter la récompense royale à ta vieille mère.

 

 

Mais, ô miracle, l’enfant se mit aussitôt debout et dit à sa mère :

- Va chercher l’envoyé royal, maman.

 

 

Effrayée et heureuse tout à la fois, la vieille femme ne savait que faire. Averties de ce miracle, les voisines accoururent en foule et lui conseillèrent d’aller quérir l’envoyé royal :

- Qu’est-ce que vous risquez, après tout ? Même si votre bambin dit des sottises, on n’aura pas le coeur de le punir.

 

 

L’envoyé royal vint, et, apercevant le bébé, lui demanda :

- C’est toi qui m’as envoyé chercher ? Qu’est-ce que tu me veux, mon petit ?

 

 

Se dressant sur ses courtes jambes, l’enfant répondit majestueusement :

-Excellence, revenez vite à la Cour et demandez à Sa Majesté de me faire forger un cheval de fer, un casque de fer et une épée longue de sept pieds. Et

qu’Elle ne s’inquiète de rien; je saurai écraser l’ennemi.

 

 

Enthousiasmé, l’envoyé royal transmit au roi cette étrange demande. Des ordres furent aussitôt donnés aux forgerons d’exécuter la commande.

 

 

Pendant ce temps, la bonne mère éprouvait de folles inquiétudes. Qu’arri- verait-il si son enfant avait bluffé ? Mais celui-ci d’un mot la rassura :

- Ne t’inquiète pas, maman. Donne-moi seulement à manger.

 

 

C’est qu’il grandissait à vue d’oeil et avait un appétit insatiable. Ses parents, quoique riches, ne suffisaient plus bientôt à le nourrir, et devaient solliciter l’aide de leurs voisins. Au bout de deux mois, l’envoyé royal revint apporter le cheval de fer, le casque et l’épée. L’enfant s’étira, devint un géant haut de deux toises, se coiffa du casque, brandit l’épée, et sauta sur son cheval en s’écriant :

- Je suis un génie du Ciel !


 

 

Aussitôt le cheval de fer poussa un hennissement formidable, et prit le galop vers la montagne Châu Sơn où était campée l’armée ennemie. Le génie du Ciel en fit un carnage épouvantable, il la poursuivit jusqu’au pied de la montagne Ninh Sóc où il l’anéantit. Puis, frappant de la main la tête de son cheval qui vomit des flammes provoquant l’incendie de toute une forêt, il s’éleva dans les airs.

 

 

Le roi fit élever un temple pour célébrer son culte. L’endroit où son cheval a vomit des flammes conserve encore aujourd’hui des vestiges de l’incendie surnaturel, et est appelé Làng Cháy (le village incendié).

 

 

 

 

12. – Đinh Tiên Hoàng .

 

 

L’empereur Đinh Tiên Hoàng (968 - 979) fut le fondateur de la seconde dynastie après que le Vietnam eut recouvré son indépendance. La première dynastie, celle des Ngô (939 – 965) avait sombré dans l’anarchie, et douze Seigneurs de la guerre, les Sứ Quân, s’étaient partagé le royaume. L’un d’entre eux, Trần Minh Công, régnait sur la province de Thái Bình. Son meilleur lieutenant Đinh Bộ Lĩnh lui succéda à sa mort. Grâce à son génie militaitre, Bộ Lĩnh réussit à vaincre rapidement ses onze rivaux, et monta sur le trône en l’an 968 en prenant le nom de Đinh Tiên Hòang. Ces succès auréolèrent le jeune empereur d’un prestige surnaturel, d’où est née la légende suivante :

 

 

Hoa Lư, village natal de Bộ Lĩnh, dans la province de Ninh Bình, était arrosé d’un ruisseau où vivait une loutre gigantesque. Alors que la femme d’un certain Đinh Công Trứ se baignait dans le ruisseau, elle fut violée par cette loutre et devint peu après enceinte. Et quand la loutre eut été tuée par les gens du village, elle ramassa ses ossements et les cacha dans la cuisine. Quelques mois après, elle mit au monde Bộ Lĩnh qui manifesta dès sa plus tendre enfance des dispositions merveilleuses pour la natation. Công Trứ étant mort, Bộ Lĩnh fut élevé par son oncle qui l’employait à garder ses

buffles. Un jour, un géomancien chinois, poursuivant la veine du dragon11

 

 

1 Terme de géomancie désignant le fluide mystérieux circulant sous terre.


gouffre profond, et reconnut que là gisait la tête du dragon, un site merveilleux qui conférerait aux descendants de celui qui y serait enterré le pouvoir de s’élever à la dignité impériale. Mais comment enterrer des ossements dans ce gouffre aux eaux tourbillonnantes ? Le Chinois promit une forte récompense à celui qui oserait plonger dans le gouffre et lui rapporter ce qu’il verrait au fond. Đinh Bộ Lĩnh, excellent nageur, se porta volontaire. Il plongea et reconnut au fond du gouffre un cheval de pierre. Il le dit au Chinois.

- Très bien, mon petit. Plonge encore une fois et présente au cheval cette touffe d’herbe. Tu me diras ce qu’il en fera.

 

 

Au bout d’un moment, Bộ Lĩnh remonta de nouveau et, très ému, confia au Chinois :

- Monsieur, le cheval de pierre a ouvert sa bouche et avalé votre touffe d’herbe.

- Parfait. Ne dis rien de cela à personne. Voici ta récompense.

 

 

Et le Chinois retourna en Chine déterrer les ossements de son père pour les déposer dans la bouche du cheval de pierre. Mais il n’avait pas eu affaire à un sot. Đinh Bộ Lĩnh comprit tout de suite, à l’air mystérieux du Chinois, qu’il venait de découvrir l’emplacement d’une tombe merveilleuse. Il demanda à sa mère :

-Où sont les ossements de papa, Maman ?

-Que veux-tu en faire ?

 

 

Bộ Lĩnh raconta alors l’aventure qu’il venait d’avoir avec le Chinois. Sa mère ne fit plus de difficultés pour lui confier les ossements de la loutre. Il les enveloppa dans une touffe d’herbe, plongea dans le gouffre, et les donna à avaler au cheval de pierre.

 

 

À partir de cet instant, sa force et son courage se développèrent prodigieusement. Il devient le chef des jeunes bouviers du village, et s’amusa à les partager en deux camps qui se livraient quotidiennement des batailles rangées. Et il obligeait ses “soldats” à le porter en triomphe sur leurs bras, et à l’escorter avec des roseaux en guise d’armes et de bannières.


oncle. Un villageois courut en avertir celui-ci. Furieux, l’oncle se précipita avec un bâton pour aller châtier le coupable. Bộ Lĩnh s’enfuit en toute hâte. Arrivé au bord du fleuve il s’y précipita. Mais alors, un dragon apparut et le soutint sur les flots. Devant ce miracle, l’oncle tomba à genoux.

 

 

Bộ Lĩnh s’engagea peu après dans l’armée de Trần Minh Công. Sa vaillance était telle qu’il en devint rapidement le lieutement indispensable. Nous connaissons la suite. Bộ Lĩnh soumit tous les chefs féodaux à sa loi, et se proclama empereur.

 

 

Revenons maintenant au géomancien chinois. Lorsque, au bout de plusieurs années, il revient au Vietnam (les voyages étaient en ce temps très périlleux et très lents), il sut que Đinh Tiên Hoàng avait utilisé pour lui la tombe merveilleuse. Très vexé, il voulut se venger. Il vint donc demander audience à l’empereur .

 

 

-Sire, lui dit-il, c’est la vertu de Vos augustes ancêtres qui a permis à Votre Majesté de profiter de ce don du Ciel. Mais il manque à votre cheval une épée pour que Votre gloire soit complète.

 

 

Sans défiance, l’empereur suivit ce conseil perfide. Il fit suspendre une épée au col du cheval de pierre. Son règne glorieux se signala par de nouvelles victoires, mais fut de courte durée, car, sous l’action de l’eau tourbillonnante, l’épé finit par trancher la tête du cheval de pierre. Et l’empereur fur assasiné par un fanatique au bout de quelques années seulement de règne.

 

 

 

 

13. – Lý Thái Tổ .

 

 

Lý Công Uẩn, fondateur de la dynastie des Lý, eut des origines obscures. La légende rapporte que sa mère l’a conçu en rêve, des œuvres d’un génie. Devenue enceinte sans être mariée, elle fut obligée de quitter son village. Elle tomba exténuée en arrivant un soir à la porte de la pagode Ứng Tâm, et mit au monde un garçon. Cette nuit là, Lý Khánh Vân, le bonze supérieur de cette pagode vit en rêve un génie qui lui dit :


-Allez recevoir Sa Majesté l’Empereur qui est devant votre pagode.

 

 

Au petit matin, le bonze se réveilla, et trouva effectivement devant la pagode un bébé qui venait de naître, et à ses côtés sa mère déjà morte. Le bonze fit enterrer celle-ci, et se chargea du bébé qu’il adopta et appela Lý Công Uẩn.

 

 

L’enfant, dont les sillons de la paume des mains dessinaient vaguement les caractères Sơn hà et xã tắc (Monts et fleuves ; Génie de la terre et Génie des récoltes), était doué d’une intelligence hors pair. À six ans, il lisait déjà couramment tous les livres de prières. Mais, très espiègle, il creusa un jour l’intérieur des boulettes de riz gluant destinées au culte pour le manger. Le génie gardien de la pagode apparut en rêve au bonze supérieur pour l’en informer. Celui-ci vérifia le fait, et réprimanda sévèrement le jeune espiègle.

-Qui vous l’a appris, Maîtres ?

-C’est le Génie gardien de la pagode.

 

 

Công Uẩn, furieur, écrivit alors au dos de la statue du génie : “Condamné à être exilé à trois mille lieues”.

 

 

Cette nuit là, le Génie gardien de la pagode apparut encore au bonze supérieur et lui dit tristement :

-Sa Majesté l’Empereur vient de me chasser d’ici. Adieu.

 

 

Le bonze, en se réveillant, trouva effectivement la condamnation écrite au dos de la statue du génie. Il tenta en vain de l’effacer avec un torchon et de l’eau. Il fit alors venir Công Uẩn qui n’eut aucune peine à effacer la sentence avec sa salive.

 

 

Lorsque Công Uẩn eut atteinte l’âge de neuf ans, le bonze Lý Khánh Vân n’avait plus rien à lui apprendre. Il l’envoya alors à l’école du célèbre bonze Vạn Hạnh, le meilleur lettré du royaume. Sous ce savant maître, Công Uẩn ne tarda pas à devenir lui-même un lettré remarquable, expert aussi bien en théologie qu’en philosophie confucéenne et en l’art militaire.

 

 

Pour une faute quelconque, il fut un jour condamné par son maîre à rester agenouillé toute la nuit. Il improvisa alors ce distique :


Canh khuya không giám giang chân ruỗi

Vì ngại non sông xã tắc xiêu.

Dans la nuit profonde je n’ose pas étendre mes jambes

De peur que les monts et les fleuves n’en soient bouleversés.

 

 

À ces fières paroles, le bonze Vạn Hạnh reconnut en son disciple l’étoffe d’un empereur.

 

 

Công Uẩn, grâce à son savoir, fut bientôt nommé mandarin à la Cour des Lê antérieurs. Lorsque l’empereur Lê Trung Tông fut assassiné par son frère Lê Long Đĩnh, seul Công Uẩn eut le courage de rester auprès de la victime pour la pleurer. Impressionné par ce courage, Long Đĩnh, qui était monté sur le trône, lui garda son estime et lui confia même le commandement de sa garde personnelle.

 

 

À la mort de ce prince débauché, tristement célèbre dans l’Histoire sous le nom ignominieux de Lê ngọa Triều (Le Souverain qui donnait ses audiences en restant couché, à cause d’une maladie honteuse), Lý Công Uẩn fut acclamé empereur par tous les mandarins de la Cour.

 

 

 

 

14.- Autour de Lê Thái Tổ .

 

 

La famille de Lê Lợi était originaire du village de Như Ang. Mais son grand-père se promenant un jour dans la région de Lam Sơn, province de Thanh Hóa, vit une multitude de corbeaux tournoyer au-dessus d’une colline. Il se dit aussitôt : “Voilà une terre bénie” et y déménagea. La famille Lê prospéra rapidement en sa nouvelle demeure, et devint bientôt une grande famille de propriétaires, ayant sous son autorité des centaines de métayers.

 

 

Lorsque Lê Lợi atteignit l’âge viril, le Vietnam était tombé sous la domination chinoise (1407 – 1428). Informées de ses grands talents, les autorités chinoises lui offrirent une fonction importante dans leur administation. Mais il refusa, en disant à son entourage :

- Sauver son pays et accomplir de grands exploits, voilà à quoi doit penser un héros. Quant à se faire valet des autres, merci !


Il acueillait dans sa propriété tous ceux que révoltait la tyrannie chinoise. Parmi ceux-ci, la légende a mentionné particulièrement Nguyễn Trãi et Trần Nguyên Hãn.

 

 

Ce dernier était un marchand ambulant. Au cours de ses pérégrinations, il s’arrêta une nuit au temple de Chèm (près de Hanoi). A minuit, il surprit une conversation entre le Génie de ce temple et le génie d’un village voisin :

- Il y a grand conseil au Ciel cette nuit. Y allez-vous ?

- Non, car j’ai un hôte de marque, un futur duc. Mais allez-y, vous, et faites-moi savoir à votre retour ce qui y aura été décidé.

 

 

Peu d’instants après, le génie du village voisin revint informer son collègue de Chèm qu’au conseil du Ciel il avait été décidé que Lê Lợi serait empereur du Vietnam et Nguyễn Trãi son conseiller.

 

 

Trần Nguyên Hãn alla raconter cette histoire à Nguyễn Trãi qui, incrédule, en demanda confirmation au Génie de Chèm. Celui-ci lui apparut en rêve :

- Je n’ose pas vous dévoiler les secrets du Ciel. Mais allez donc vous informer auprès de la princesse Tiên Dong1. Comme elle est une femme, le Souverain Céleste ne lui reprochera pas ses bavardages.

 

 

Nguyễn Trãi alla donc solliciter la princesse Tiên Dong en son temple dressé à Hưng Yên.

- Nguyễn Trãi, lui apparut la déesse en rêve, ne savez-vous pas encore que Lê Lợi sera empereur et vous son conseiller ?

 

 

Forts de cette révélation divine, Nguyễn Trãi et Trần Nguyên Hãn allèrent trouver Lê Lợi en son refuge de Lam Sơn.Il furent ses meilleurs compagnons d’armes durant les dix ans de la guerre d’indépendance (1418 –

1428). À titre de récompense, Trần Nguyên Hãn reçut un duché pour ses nombreuses victoires, tandis que Nguyễn Trãi fut nommé marquis et premier ministre.

 

 

 

 

 

 

1 qui a épousé Chử Đổng Tử. Voir la légende de celui-ci plus loin


de Lam Sơn, trouva une épée miraculeuse au cours d’une partie de pêche, et que cette trouvaille l’aurait déterminé à lever l’étendard de l’insurrection contre la domination chinoise. Plus tard, devenu empereur, il se promena un jour en barque sur le Petit Lac de Hanoi. Un tortue gigantesque apparut des eaux, menaçant de chavirer la barque impériale. Lê Thái Tổ tira son épée pour en frapper la tortue qui s’en saisit et disparut aussitôt au fond du lac. On épuisa en vain celui-ci, l’épée ainsi que la tortue demeurèrent introuvables. L’empereur en conclut que le Ciel, qui lui avait envoyé l’épée pour le charger de la mission de sauver le pays était accomplie. Le Petit Lac, pour cette raison, fut baptisé Lac de l’épée restituée (Hồ Hoàn Kiếm).

 

 

 

 

15.- Trịnh Kiểm .

 

 

Trịnh Kiểm était un bon fils. Orphelin de père, il entourait de pieux soins sa vieille mère qui avait le défaut d’être très friande de la viande de poulet. Mais Trịnh Kiểm était très pauvre, et ne pouvait acheter à sa mère un poulet chaque jour. Il était ainsi amené à voler ceux de ses voisins. Un jour qu’il était allé chercher du bois dans la forêt, ceux-ci profitèrent de son absence pour jeter sa mère dans un gouffre. Le hasard fit que ce gouffre était précisément un endroit sacré qui fut aussitôt comblé dès que le cadavre de la vieille dame y eut jeté. Un géomancien, en examinant cette tombe miraculeuse, porta ce jugement: “Elle donnera naissance à une dynastie de seigneurs qui, sans être empereurs, accapareront tout le pouvoir du pays. Et cette dynastie durera 200 ans, au bout desquels elle se détruira par ses propres fautes.”

 

 

Après avoir perdu sa mère, Trịnh Kiểm abandonna son village et alla chercher fortune jusqu’au Laos. En ce temps là, les Mạc avaient détrôné les Lê, mais un fidèle de la dynastie déchue, Nguyễn Kim, réussit à sauver un de ses rejetons, et l’aida à remonter sur le trône dans un coin perdu de l’empire, au plateau de Trấn Ninh, terre laotienne annexée au VietNam plusieurs années auparavant.

 

 

Trịnh Kiểm s’engagea dans l’armée du général loyaliste, et fut chargé de l’entretien des écuries. Une nuit qu’il y dormait, Nguyễn Kim fit un tour


s’échappant du toit des écuries. Il entra, et trouva Trịnh Kiểm plongé dans le sommeil; une lueur miraculeuse émanait son corps.

 

 

Très impressionné, Nguyễn Kim associa Trịnh Kiểm à sa fortune, et lui donna le commandement de ses troupes. Trịnh Kiểm se révéla un stratège de génie, et aida son bienfaiteur à conquérir progressivement toute la province de Nghệ An. Pour se l’attacher plus intimement, Nguyễn Kim lui accorda la main de sa fille Ngọc Bảo. À la mort du généralissime, survenue peu après, Trịnh Kiểm lui succéda tout naturellement à la tête des troupes royales, ses beaux-frères Nguyễn Uông et Nguyễn Hồng étant encore tout petits.

 

 

C’est ainsi que les Trịnh accédèrent au pouvoir suprême. Trịnh Tùng, fils de Trịnh Kiểm, chassa les Mạc usurpateurs de la capitale Thăng Long et réunifia le pays sous l’autorité nominale de l’empereur Lê, se réservant tout le pouvoir effectif, à la fois civil et militaire. Son titre de prince (Vương) deviendra héréditaire, et se transmettra pendant deux cent ans jusqu’en 1786.

 

 

 

 

Section III - CONTES RELATIFS À LA SOCIOLOGIE.

 

 

16. – Le bétel et l’arec .

 

 

Sous le règne du roi Hùng Vương IV, un chef de tribu du nom de Cao avait deux fils jumeaux qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Les deux frères Tân et Lang s’aimaient tendrement. Devenus orphelins à l’âge de seize ans, ils furent recueillis par un ami de leur père, qui avait une fille belle comme le jour, nommée Xuân Phù. Les deux frères se mirent à aimer passionnément la jeune fille qui, de son côté, ne savait lequel choisir, tellement ils se ressemblaient à la fois au physique et au moral. Enfin, elle usa d’un stratagème. À un repas qui leur était servi, elle ne mit qu’une paire de baguettes. Lang, qui était le cadet, s’empressa de présenter respectueusement les baguettes à son ainé Tân. Xuân Phù avoua alors à son père son amour pour Tân. Le mariage fut célébré dans la joie universelle, car Lang devant le bonheur manifeste de son frère, sut refouler courageusement au fond de son coeur son amour inavoué.


soeur une affection déférente, mais Tân, absorbé dans son bonheur conjugal, négligeait de plus en plus son petit frère. Celui-ci se résolut à partir plutôt que d’endurer cette froideur qui froissait sa sensibilité maladive. La mort dans son âme, il marcha des jours et des jours, sans aucun but. Enfin, il arriva au bord d’une rivière. Là, il s’affaissa, écrasé de fatigue. Le Ciel eut pitié de son immense douleur, et le transforma en un bloc de pierre.

 

 

Tân fut surpris de la disparition de son frère. En ayant compris trop tard les motifs, il se reprocha amèrement son égoïsme, et résolut d’aller retrouver le fugitif pour lui demander pardon. Il prit la même route que son frère et, comme celui-ci, parvint au bord de la rivière. Il s’adossa contre le bloc de pierre qui avait été son frère, et pleura désespérément. Il pleura tellement qu’il en mourut, et se transforma en un aréquier.

 

 

Xuân Phù, à son tour, se mit à la recherche de son mari bien aimé. La même rivière qui avait arrêté les pas de deux frères se dressa devant elle. Exténuée de faim et de fatigue, elle s’écroula au pied de l’aréquier qui avait été son époux. Elle l’entoura de ses bras dans un dernier effort et rendit l’âme. Alors elle se transforma en une plante grimpante appelée le bétel qui s’enroula autour du tronc de l’aréquier.

 

 

Ainsi moururent ces trois martyrs de l’amitié fraternelle et de l’amour conjugal. La miséricorde divine les récompensa en les élevant au rang de génies. Il se manifestèrent alors en songe aux habitants du voisinage qui s’empressèrent de leur élever un temple. La nouvelle en parvint au roi Hùng Vương IV. Il vint voir le bloc de pierre, l’arbre et la plante grimpante, et se fit raconter par les notables leur histoire.

- Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda-t-il à ses courtisans.

- Sir, répondit un vieux mandarin, il est d’usage d’éprouver les liens de consanguinité de deux personnes en mélangeant quelques gouttes de sang prises sur chacune d’elles. Si elles fusionnent parfaitement, l’épreuve est positive. Nous pourrons peut-être essayer ici la même épreuve. Que Votre Majesté donne l’ordre que soient malaxés ensemble une feuille de cette plante grimpante, un fruit de cet arbre et un morceau de cette pierre préalablement pulvérisée. Nous verrons bien ce que celà donnera.


une belle couleur rouge. Enthousiasmé, le roi voulut même y gouter, et lui trouva une saveur chaude et agréablement piquante.

 

 

Et ce serait à partir de cette histoire que naquit la coutume, pour le peuple Vietnamien, de mâcher des chiques de bétel composée d’une portion de noix d’arec et d’une feuille de bétel enroulée autour d’un peu de chaux éteinte. Bien mieux, la chique de bétel est devenue l’élément indispensable des présents de demande en mariage.

 

 

 

 

17.- Le Cây Nêu .

 

 

Dans les temps reculés de la préhistoire, la terre du Vietnam était infestée de diables malfaisants. Apitoyé par les lamentations de ses habitants, Bouddha descendit un jour les visiter. Il fut assiégé aussitôt par les diables qui lui barrèrent le passage.

- Cette terre me plaît, dit-il. Voulez-vous me la vendre ?

- Non.

 

 

Alors Bouddha ouvrit ses mains d’où tombèrent des monceaux d’or, de diamants et de perles.

- Tout ce trésor est à vous, si vous consentez à me céder seulement un tout petit terrain.

- Large de combien ? demandèrent les diables surexcités par la convoitise

du trésor mirobolant qui s’offrant à leur vue.

- Juste ce qu’il faut pour y étendre ma robe.

- Que ça ? Nous acceptons le marché.

- Merci. Mais je vous préviens que ce terrain m’appatiendra définitivement, et que défense vous sera faite d’y remettre jamais les pieds.

- Naturellement. Allons, étendez votre robe par terre, et donnez-nous en échange votre trésor.

 

 

Bouddha lança sa robe, qui s’élargit miraculeusement à l’infini, repoussant les diables qui s’enfuirent en hurlant de douleur.

- Venez maintenant, mes enfants, dit Bouddha aux Vietnamiens qui s’étaient cachés peureusement dans les buissons d’alentour. Cette terre est


en paix. Cependant, vous savez que pendant les fêtes du Nouvel An, s’ouvre l’enfer où sont désormais enfermés les diables qui vous opprimaient. Ils pourraient alors venir vous inquiéter. Pour leur interdire l’accès de vos habitations, il vous suffira de planter dans la cour un grand bambou surmonté d’une plaque en terre cuite portant mon emblème. Les diables, en voyant ce Cây Nêu, sauront que vous êtes de mes amis, et n’oseront pas vous attaquer.

 

 


 

 

Têt.


Ainsi est née la coutume de planter le Cây Nêu à l’approche des fêtes du


 

 

18. – Le bánh dầy et le bánh chưng .

 

 

Le roi Hùng Vương VI avait 22 fils de plusieurs épouses. Se sentant vieillir, il voulut choisir un successeur. Il fit appeler tous ses fils auprès de lui et leur dit :

- Dans quelques jours arrivera le Nouvel An. Chacun de vous devra présenter un plateau contenant des mets destinés au culte. Je donnerai le trône à celui d’entre vous qui offrira les meilleurs mets.

Les princes s’empressèrent d’envoyer des émissaires aux quatre coins du

royaume à la recherche des mets les plus extraordinaires : foie de dragon, pâté de phénix, hachis de paon, etc. Seul le prince Tiết Liêu, orphelin de mère, et pour cette raison démuni de ressources, ne convoitait pas la couronne royale. Mais une nuit, un génie lui apparut en rêve qui lui dit :

- Rien n’est plus précieux sur la terre que le riz, qui nourrit l’homme. Vous n’avez donc qu’à confectionner des gâteaux avec du riz. Pour représenter le Ciel, vous donnerez à certains la forme circulaire. À d’autres,

vous donnerez la forme carrée pour représenter la Terre. Les premiers seront

faits seulement avec du riz gluant bien cuit et bien écrasé. Quant aux gâteaux carrés, prenez du riz, mettez au milieu de la pâte de dolique, enveloppez le tout avec des feuilles de bananier, puis faites cuire. L’enveloppe symbolise la protection dont les parents vous entourent, et la pâte de dolique symbolise les vertus que vous lèguent vos ancêtres.

 

 

Tout heureux, le prince Tiết Liêu suivit à la lettre les recommandations du génie. Le jour du Nouvel An, les princes déposèrent sur l’autel leurs plateaux de mets. Celui du prince Tiết Liêu fut le plus modeste, mais le plus apprécié


du roi Hùng Vương qui reconnu chez ce sage fils une vertu cardinale : la gratitude envers le Ciel, la terre et les ancêtres.

 

 

Depuis lors, le bánh chưng et le bánh dầy font la joie des petits . . . et des grands pendant les fêtes du Tết, en constituent l’élément indispensable, en évoquent irrésistiblement l’atmosphère enivrante. Quel Vietnamien faisant ses études à l’étranger n’a senti son coeur chavirer, dans la dernière nuit de l’année lunaire, en pensant à ces simples mets dont pourtant aucune galette, aucun caviar, aucune dinde au monde ne saurait égaler la saveur incomparable

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