Phạm Thái

21 Tháng Năm 20143:00 SA(Xem: 3898)

P H Ạ M T H Á I

(1777 – 1813)

 

 

C’était un singulier personnage que cet aristocrate, fils du marquis de Trạch Trung, et amené par les circonstances de la vie à se faire successivement rebelle et chef de bande, bonze, puis don Juan et enfin ivrogne invétéré qui voulait noyer sa vie et ses désillusions dans les valeurs de l’alcool.

 

Son père, grand mandarin fidèle aux Lê, prit les armes contre les Tây Sơn lorsque ceux-ci envahirent le Nord. Vaincu, il transmit sa farouche résolution à son fils. Celui-ci se fit chef de bande pour tenter des coups de main sur les postes isolés des Tây Sơn. Mais sa bande fut bientôt dispersée, et lui-même obligé de se cacher dans une pagode sous l’habit d’un bonze. Il prit alors le nom de Phổ Chiêu.

 

Il avait un ami de cœur, Trương Đăng Thụ, marquis de Thanh Xuyên, qui avait fait semblant de se rallier aux Tây Sơn pour tenter un soulèvement dans la marche frontière de Lạng Sơn dont il était gouverneur. Phổ Chiêu alla voir Thanh Xuyên et resta près de lui un an pour organiser un vaste réseau de résistance contre les Tây Sơn. Puis il retourna au delta à l’effet de rassembler les partisans. Hélas, le complot du gouverneur de Lạng Sơn fut éventé par son adjoint fidèle à la nouvelle dynastie. Thanh Xuyên fut très discrètement empoisonné au cours d’un banquet, et son cadavre ramené en grande pompe à son village natal Thanh Nê (province de Nam Định)

 

En apprenant cette funeste nouvelle, Phổ Chiêu s’empressa de venir réciter des prières pour le salut de son ami et camarade de lutte. Le père de celui-ci, marquis de Kiến Xuyên, charmé par les vastes connaissances littéraires du faux bonze, le retint chez lui plusieurs mois. Et c’est ainsi que Phổ Chiêu eut l’occasion de voir Trương Như Quỳnh, sœur de son ami. Belle et intelligente, la jeune fille eut tôt fait de découvrir sous l’habit du bonze un héros et un poète. Les deux jeunes gens s’échangèrent des poèmes, et s’aimèrent.

 

Aubout de quelques mois, Phổ Chiêu quitta cette maison hospitalière dans l’intention de revenir plus tard sous son vrai nom demander officiellement la main de Quỳnh Như. Le sort en décida autrement. La marquise Kiến Xuyên voulait marier sa fille à un fils de mandarin très riche, et Quỳnh Như n’eut d’autre ressource que de se donner la mort par le poison pour échapper à ce mariage odieux.

 

Et lorsqu’au bout d’un an notre poète-guerrier revint au lieu qui avait été son paradis, il ne trouva plus qu’une tombe fraîchement creusée. Hurlant de douleur, il perdit jusqu’au courage de vivre et de poursuivre la lutte contre les Tây Sơn aux côtés de ses amis politiques. Il s’adonna à la boisson immodérément, ne pouvant oublier son atroce désespoir que dans les moments d’ivresse. Et cette brillante nature, magnifiquement douée à tous points de vue, s’éteignit misérablement et précocement, victime d’un chagrin d’amour.

 

Phạm Thái a laissé un certain nombre de courts poèmes, une œuvre de polémique intitulée Contre-éloge du Grand Lac (Chiến tụng Tây Hồ phú), et un roman en vers, le Sơ Kính tân trang (Le peigne et le miroir).

 

De l’œuvre de polémique nous ne dirons rien, car elle est farcie d’allusions historiques dont l’explication pourrait paraitre fastidieuse au lecteur étranger. Il suffit de savoir qu’en 1800 le souverain Tây Sơn Nguyễn Quang Toản, chassé du Sud et du Centre Việt Nam par Nguyễn Ánh, fut obligé de transférer sa capitale au Nord. A cette occasion, il organisa une grande cérémonie sur les bords du Grand Lac pour en informer les Génies du Ciel et de la Terre, et ses ancêtres. C’est alors que Nguyễn Hữu Lượng, un ancien mandarin des Lê mais rallié à la dynastie des Tây Sơn, composa l’éloge du Grand Lac (Tụng Tây Hồ phú), pour glorifier ses nouveaux maîtres. Phạm Thái, resté fidèle à l’ancienne dynastie, composa sur les mêmes rimes le Contre-éloge du Grand Lac pour fustiger les usurpateurs et leurs valets.

 

Des courts poèmes de Phạm Thái, nous citerons seulement le Tự Thuật (Auto-portrait) où il a exposé les raisons de son pessimisme :

Năm bẩy năm nay những loạn ly,

Cũng thì duyên phận, cũng thì thì.

Ba mươi tuổi lẻ là bao nả ?

Năm sáu đời vua khéo chóng ghê !

Một tập thơ dầy ngâm sang sảng,

Vài nai rượu kếch nốc tỳ tỳ.

Chết về Tiên, Bụt cho xong Kiếp,

Đù oả trần gian ! Sống mãi chi ?

 (Sơ Kính Tân Trang, page 60)

 

Des troubles continuels durant ces cinq ou sept dernières années,

Est-ce le Destin qui l’a voulu ?

A peine ai-je dépassé la trentaine

Que j’ai vu succéder cinq ou six souverains.

Je passe mon temps à déclamer bruyamment les vers d’un épais recueil

Et à vider gloutonnement quelques calebasses pleins d’alcool.

Ah ! si je pouvais mourir pour revenir plus tôt au royaume de Bouddha et des Immortels !

Maudit soit le monde, où je n’ai que faire de la vie !

 

Enfin son roman en vers (Le peigne et le miroir) mérite une place exceptionnelle dans la littérature Việtnamienne. C’est presque le roman de son amour malheureux avec Trương Quỳnh Như, à peine modifié. Les noms des héros sont même ouvertement transparents : Phạm Kim, c’est Phạm Thái, et Trương Quỳnh Thư n’est autre que Trương Quỳnh Như. C’est la première fois dans la Littérature Viêtnamienne qu’un auteur ose publiquement faire la confession de ses aventures amoureuses, qui de surcroit sont tout l’opposé du conformisme confucéen. Nous tirerons de ce fait extraordinaire des conclusions intéressantes.

 

M.Phạm et M. Trương sont deux amis intimes. Ils se promettent alliance s’il leur naît un fils et une fille qu’ils nommeront Kim (or) et Châu (perle) à cause des gages qu’ils se remettent : un peigne incrusté de perles et un miroir en or.

 

De M. Phạm naît bientôt un fils, Phạm Kim. Mais alors que l’enfant grandit, des troubles surviennent dans le pas. Pour rester fidèle à son souverain, M.Phạm prend les armes, est battu, meurt. Toute sa famille est anéantie, à part son jeune fils qui réussit à s’échapper. Phạm Kim vagabonde partout, puis vient se fixer à Thủy Hoa Đường. Là, il fait la connaissance d’une famille Trương (qui n’est pas celle de sa fiancée). Il s’éprend de la fille de cette maison, Quỳnh Thư, qui est elle-même une remarquable poétesse. Mais un grand dignitaire de la nouvelle dynastie, ayant eu vent de la beauté de Quỳnh Thư, veut la forcer à l’épouser. Elle se rend de nuit chez son amant Phạm Kim pour lui annoncer cette funeste nouvelle et lui jurer fidélité par delà la mort. Elle écrit sur sa main son nom en signe de reconnaissance dans une existence future. Puis elle rentre chez elle pour se suicider. Phạm Kim, désespéré, se fait bonze dans une pagode à Kim Sơn (Ninh Bình).

 

Pendant ce temps, M. Trương, l’ami de son père, a mis tardivement au monde une fille baptisée Trương Thủy Châu. Romanesque, celle-ci aime à vagabonder de par le monde en se travestissant en prêtre taoïste. Elle arrive ainsi un jour à la pagode où s’est réfugié Phạm Kim. Sans se douter qu’ils sont fiancés, le faux bonze et le faux prêtre lient conversation, composent ensemble des poèmes, et s’estiment réciproquement. Puis Thủy Châu rentre chez elle.

 

Fatigué de son état de bonze, Phạm Kim veut revenir à la vie laïque. Il se souvient alors qu’à défaut de sa propre famille anéantie il lui reste une belle-famille, les Trương. Mais devant le spectacle de l’opulence de celle-ci, il n’ose pas, par respect humain, se faire connaître sous son vrai nom. C’est donc sous un faux nom qu’il est engagé comme précepteur par son beau-père, M. Trương. Mais son incognito ne dure pas longtemps. Il a l’occasion d’échanger des poèmes avec Thủy Châu puis, gagné par sa beauté et son talent, finit par révéler sa véritable identité. Le peinge et le miroir sont confrontés, et le mariage est décidé. Mais Phạm Kim n’est pas pour cela heureux, parce qu’il reste toujours fidèle à la mémoire de sa bien-aimée Quỳnh Thư. Sa femme Thủy Châu lui demande les raisons de sa tristesse persistante, et avec franchise il lui raconte son aventure passée, et la promesse que lui a faite la morte de renaître avec les caractères Quỳnh Thư gravés sur la main. Ebahissement de Thủy Châu qui est justement marquée de ce signe dès sa naissance. Elle n’est donc autre que la réincarnation de Quỳnh Thư qui est revenue à la vie pour tenir sa promesse d’amour.

 

Comme on le voit, ce roman n’est que la relation de l’amour malheureux du poète pour Trương Quỳnh Như, à laquelle a été adjoint un évènement imaginaire pour bercer sa douleur inextinguible. Cette autobiographie suffit à distinguer “le peigne et le miroir” des autres romans comme le “Papier à fleurs”, le “Nouveau chant des entrailles déchirées”, le “Lục Vân Tiên”, dont les sujets sont tous pris dans des contes chinois. Mais il y a mieux : L’amour, dans ces romans de source chinoise, est toujours enfermé dans les limites du conformisme confucéen. Nous le verrons dans le “Papier à fleurs” et le “Lục Vân Tiên”. Seul Nguyễn Du, dans le “Nouveau Chant des Entrailles déchirées”, ose autoriser son héroïne Thúy Kiều à se rendre nuitamment chez son bien-aimé Kim Trọng, avec toute la réserve convenable à une fille bien née, naturellement. Cela prouve que Nguyễn Du a lui aussi subi l’influence dissolvante de son époque. Mais Phạm Thái, son contemporain, est allé plus loin. Il a donné à son héroïne Quỳnh Thư une attitude encore plus hardie devant le problème de l’amour. A peine reçoit-elle une déclaration d’amour de Phạm Kim qu’elle s’enflamme à son tour et lui avoue ses sentiments franchement, sans aucune retenue, comme le ferait une fille du peuple : 

 

 511.- Im ỉm màn sương đợi khách,

Thênh thênh cửa nguyệt chờ ai ?

Giai nhân tài tử mấy lăm nguời ?

Trạnh tưởng tâm tình thêm rối.

Phơi phới gió lay chòi liễu,

Phau phau tuyết điểm cành mai.

Non cao chắn ngất bể xa vời,

Ai biết Bồng Doanh chăng tá ?

 

Ai biết Bồng Doanh chăng tá ?

Uẩy thuyền đâu chiếc lá xa xa ?

Lầu cao nghé mắt trông ra,

Ấy là Lưu tử hay là Từ lang ?

Như Đông hoàng mặc lòng khu xử,

Chớ đem xuân suồng sã trần gian !

Vui xe dưới nguyệt hỏi han,

Hỏi ông Nguyệt lão : Trong nang có gì ?

Lá thơ đề ân cần mấy chữ,

Tạ lá hồng hảo khứ nhân gian.

Rằng : Đây chỉn phận hồng nhan,

E xuân vội bước nữa tàn hoa chăng !

Cậy ả Hằng vì ta xe mối,

Xe thì xe chớ nới tơ ra.

Ngụ tình một bức cẩm hoa,

Chín mây đưa gửi, năm hà phong in.

 

Sous le voile silencieux de brumes, je vous attends,

Et la grande porte illuminée de lune est prête à vous recevoir.

Depuis toujours, rares sont les couples bien assortis,

Et mon cœur se serre lorsque j’y pense.

A petits coups, le vent agite les bourgeons de saule,

De blancheur immaculée, la neige saupoudre les branches de l’abricotier.

Les hautes montagnes me séparent de la mer immense,

Paradis où règne l’amour, le savez-vous ? 1

Paradis où règne l’amour, le savez-vous ?

Tenez, voilà une barque dont la voile se profile au loin ;

De mon pavillon élevé je la regarde.

Est-ce Lưu, est-ce Từ ?2

 

Que le Souverain de l’Est agisse à sa guise,

Pourvu qu’il ne profane pas le printemps sur le séjour terrestre ! 3

Quand le Vieillard de la lune 4 assortit ses liens,

J’ai envie de lui demander : “Qu’y a-t-il dans votre besace ?”

Vous avez bien voulu m’envoyer quelques mots

Sur une feuille rose, qui est arrivée heureusement à destination.

Et voici ma réponse : Je ne suis qu’une faible fleur

Qui redoute que le printemps n’arrive pas trop tôt et la fasse se flétrir

Si vous voulez demander à la Lune d’unir nos destinées,

Qu’elle les unisse pour l’éternité et ne les sépare jamais !

Je confie mes sentiments à une feuille de papier

Ornée des cinq teintes du ciel ; puisse-t-elle arriver à vous sur les ailes du vent et des nuages.

 

Quand Quỳnh Thư apprend que Phạm Kim vient de recevoir une lettre le rappelant au village natal, elle lui écrit :

 

Hương lửa tình này dễ nói năng,

Chẳng hay lòng khách thấu cùng chăng ?

Vườn đào sực thấy oanh đưa tín,

Dặm liễu đàn xui yến cách chừng.

Vàng đá nên chăng cùng một ước,

Nước non thề đã có đôi vừng.

Lời này dặn với tri âm nhẽ :

“Chớ phụ cầm treo đợi dưới trăng !”

 

Mon amour, consacré par le feu et l’encens, n’est pas facile à exprimer,

Mais je pense que vous avez compris mon cœur.

Dans le jardin de pêchers un loriot est soudain venu apporter des nouvelles

Me faisant redouter que l’hirondelle ne s’éloigne bientôt par delà les étendues de saules.

Solide comme l’or et la pierre est le serment que nous avons échangé,

Et devant le soleil et la lune, nous nous sommes juré un amour pareil à celui qui lie les monts aux fleuves.

O mon chéri, retenez bien ceci :

“Ne faites pas que la guitare languisse sous la lune !”

 

Telle est Quỳnh Thư, personnage de roman. La vraie héroïne, Quỳnh Như, est plus ardemment amoureuse encore. Elle est d’abord l’auteur du poème ci-dessus que Phạm Thái a inséré dans son roman. Elle a ensuite composé douze poèmes sur les douze heurs de la journée, toutes remplies de l’image de son bien-aimé. On trouverait difficilement ailleurs des cris aussi déchirants du mal d’amour. En voici quelques extraits :

Giờ Tý : (de 23h à 1 h.)

Ngửa nghiêng đôi ngả, ai là bạn ?

Trằn trọc đòi nau, thấy những mình

 

Je me tourne à droite et à gauche, mais nulle part n’est mon ami.

Je me tords plusieurs fois sans dormir, seule avec moi-même.

 

 

Giờ Sửu : (de 1h à 3h.)

Vắt tay ngang mặt, mong chờ sáng,

Thấy sáng mà sầu đã lại thêm.

 

Je pose mon bras sur les yeux, en attendant que le jour se lève,

Mais je sais bien que le jour ne fera qu’accroître mon chagrin.

 

Giờ Dần : (de 3h à 5h, l’heure du réveil)

Điếu thuốc say tình không ý vị,

Chén trè nịnh tính kém hương phong.

 

Je fume une cigarette sans en connaître la saveur,

Et la tasse de thé qui me plaisait tant me semble dénuée de tout arôme.

 

Giờ Mão : (de 5h à 7h, l’heure du dejeuner)

Đũa gắp ngập ngừng không thấy miếng

Miếng ăn mặn lạt chẳng ra mùi.

 

J’égare indolemment mes baguettes parmi les plats

Et ne sais même pas si ce que je mange a une saveur salée ou fade

 

Giờ Thìn : (de 7h à 9h, l’heure du travail)

Ngõ hạnh đi về, chân ngại bước,

Vườn hoa tươi ủ, mắt khôn nhìn !

 

Dans le sentier du village, mes pas hésistent à avancer,

Et mes yeux ne voient pas si les fleurs du jardin sont épanouies ou fanées.

 

Et ainsi de suite pour les autres heures de la journée.

 

Ces quelques vers, empruntés au roman et à la vie réelle, suffisent à nous faire voir que les barrières de la morale confucéenne, en cette sombre fin de siècle, n’eurent plus la force d’endiguer la passion dans le cœur des lettrés décadents. Au milieu d’un monde qui s’écroulait en ruines, ceux-ci ne surent plus à quoi accrocher leur foi. Et le cœur, si longtemps et si étroitement étouffé, reprit ses droits sur la morale et les conventions sociales. La faillite du régime monarchique a entraîné celle du confucianisme ; Phạm Thái a reflété exactement ce “mal du siècle”.

 

C’est la première fois dans l’histoire littéraire et même dans l’histoire sociale du Việt Nam que nous voyons apparaître une figure aussi romantique et romanesque, aussi éloignée des convenances bourgeoises, aussi révolutionnaire pour tout dire. Mais Phạm Thái n’était pas le seul à saper à sa base l’ancien ordre social plus que pourri. Une femme, qui lui fut contemporaine, y contribua plus largement encore par sa verve étincelante et impudique : Hồ Xuân Hương, que nous allons étudier dans les pages suivantes.



1 La légende place le séjour des Immortels dans troisiles de l’océan Pacifique : l’île Bồng Lai, l’île Doành Châu et l’ile Phuong Truong.

2 Lưu Thần et Từ Thức qui, d’après la légende, ont abordé au séjour des Immortels.

3 Phạm Kim ayant demandé à Quỳnh Thư de vouloir bien accepter son amour, celle-ci répond par l’affirmative, en priant seulement son bien-aimé de respecter sa virginité.

4 Le génie du mariage.

Gửi ý kiến của bạn
Tên của bạn
Email của bạn