Quel Intérêt Peut Offrir La Littérature Populrire?

21 Tháng Năm 201412:47 SA(Xem: 3199)

De même que :

Le divin Mahomet enfourchaît tour à tour

Son mulet Daidol et son âme Yafour,

 

 

l’homme du peuple manie tour à tour le proverbe, la chanson et le conte pour exprimer ses idées et ses sentiments. Comment et lesquels ? Maladroitement ou avec art ? Les idées et sentiments de l’homme du peuple sont-ils identiques ou différents de ceux du lettré ? Telles sont les deux questions, l’une de forme, l’autre de fond que nous allons étudier, la dernière étant subdivisée en deux : l’intérêt sociologique et l’intérêt psychologique.

 

 

 

 

Section I. - INTÉRÊT LITTÉRAIRE

 

 

Nous ne céderons pas à la tendance démagogique de certains critiques littéraires qui portent aux nues la littérature populaire au détriment de la littérature savante, et celà pour la très simple raison qu’il n’est pas difficile de déceler dans maintes chansons et dans maints contes des faiblesses indéniables. Les chansons, en effet, présentent souvent des rimes pauvres, forcées ; quant aux contes, beaucoup sont insipides ou incohérents, que nous avons du naturellement écarter. Seuls les proverbes, justement parce qu’ils sont concis à l’extrême, peuvent être considérés comme des perles sans défauts.

 

 

En réalité, il n’y a pas un art populaire distinct de celui des lettrés. Toutes les techniques de la composition se retrouvent dans l’un et dans l’autre : la personnification des objets inanimés, la traduction des idées abstraites par des images concrètes, le jeu de mots, l’inversion, la répétition voulue de certains termes importants, l’antithèse, l’exagération, etc. Il est vrai cependant que dans l’ensemble la littérature populaire donne une impression de vie


surabondante que l’on rencontre rarement dans la littérature écrite, sauf chez les lettrés en qui la forte culture chinoise s’allie le plus harmonieusement avec le génie de la race : Hồ xuân Hương, Nguyễn Du, Nguyễn Khuyến, Trần Tế Xương. Cette différence de dynamisme provient de ce fait primordial : alors que le lettré sent et pense, sinon à travers ses livres, du moins fortement influencé par ses réminiscences livresques, l’homme du peuple sent et pense d’après sa propre expérience des gens et des choses. D’un côté, élégance raffinée au risque de tomber dans la mièvrerie et l’affectation ; de l’autre, spontanéité brutale au risque d’aller jusqu’à l’exagération et la grossièreté.

 

 

Ces grandes lignes étant posées, essayons d’entrer plus en détail dans l’art mis en œuvre dans la littérature populaire.

 

 

1– Elle ne s’embarrasse pas des cadres rigides de la prosodie. Ceci, le lecteur a pu le constater dans les nombreuses chansons que nous avons citées. On ne dira jamais assez tout le mal que les règles de la prosodie classique ont causé à nos lettrés, en ce qui concerne particulièrement le Đường luật, ce joyau finement ciselé de 8 vers à sept pieds, où les deux premiers vers doivent servir à introduire le sujet, les troisième et quatrième à l’expliquer, les cinquième et sixième à le développer, et les deux derniers à l’envelopper dans une réflexion finale. Dans ce cadre rigide, il faut observer encore les rimes, les tons aigus et graves, et l’opposition mot à mot des deux couples de vers du milieu. C’est de la chinoiserie épouvantable ! Déjà les lettrés gagnés au progrès moderne l’ont combattue au début de ce siècle, mais il faudra attendre jusqu’aux années 1930 pour voir exploser notre grande révolution littéraire. (Nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet dans notre prochain ouvrage : La littérature vietnamienne moderne, de 1913 à 1945). Heureusement l’homme du peuple n’a pas éprouvé à l’égard des règles de la prosodie classique cette sainte vénération qu’ont pour elles les lettrés. Il s’en est libéré assez cavalièrement en mélangeant des vers de 4 pieds, 5 pieds, 6 pieds, et jusqu’à 10 ou 12 pieds. De même, l’opposition mot à mot de certains couples de vers est le moindre de ses soucis.

 

 

D’où lui vient cette libre attitude, que le lettré n’a pas osé prendre ? La cause de cette différence d’attitude est évidente. Il n’est même pas besoin de faire intervenir la mentalité du lettré habitué à subir l’autorité des Anciens, et de l’homme du peuple prêt à secouer toute contrainte ; il suffira de penser à la


destination différente donnée aux poèmes des lettrés et aux chansons populaires. Tandis que les premiers ne peuvent être déclamés que suivant une ou deux manières assez monotones, les secondes peuvent être adaptées à des airs populaires extrêmements variés et variables au gré du chanteur. N’oublions pas aussi que les chansons sont souvent improvisées au cours des tournois de chant, et pour cette raison doivent s’accorder des libertés que le lettré repousserait avec horreur.

 

 

2- Mais là ne résiste pas la principale caractéristique de la littérature populaire. Celle-ci se distingue surtout de la littérature écrite par une profusion étourdissante d’images. Nous pouvons dire que tandis que le lettré pense abstrait, l’homme du peuple pense concret. Toutes les idées qui lui viennent à l’esprit se présentent spontanément sous forme d’images concrètes, sans aucun effort. Des esprits chagrins pourraient y voir une marque d’infériorité intellectuelle, une impuissance radicale de l’homme du peuple à s’élever au-dessus des concepts primitifs pour atteindre les hauts sommets du raisonnement abstrait. C’est possible, mais nous ne le croyons pas. Si l’homme du peuple pense surtout par images concrètes, il n’est pas vrai qu’il ne sait pas raisonner, et même raisonner fort subtillement. L’image concrète est pour lui un moyen d’expression, pas une limite à son intellect. Choisissons donc au hasard quelques proverbes et chansons qui illustrent cette aptitude merveilleuse de l’homme du peuple à manier l’image concrète ; nous n’aurons que l’embarras du choix.

 

 

Pour conseiller à ses enfants de garder la pureté de l’âme même dans la misère, que dit l’homme du peuple ? Il oppose la bonne réputation, fruit de la sagesse, à un beau vêtement, image de la richesse :

Tốt danh hơn lành áo

Bonne réputation vaut mieux que beaux habits.

 

 

Pensant à la persévérance, il en voit l’image dans le courant d’eau qui circule sans répit nuit et jour :

Nước chảy đá mòn .

À force de couler, l’eau finit par user la pierre.

 

 

Pour conseiller la modération des désirs, il compare les bonheurs de la vie à des fleurs et des boutons :


Có hoa mừng hoa, Có nụ mừng nụ .

Soyons satisfaits d’avoir une fleur, Soyons aussi satisfaits de n’avoir qu’un bouton.

 

 

Les parents qui veulent établir leurs enfants par le mariage les voient assis sagement sur les chaises qu’ils leur ont indiquées.

Cha mẹ đặt đâu

Con phải ngồi đấy. Où les parents les mettent, Les enfants doivent s’asseoir.

 

 

Les liens de famille se matérialisent évidemment par le sang :

Máu loãng còn hơn nước lã.

Du sang dilué est encore préférable à de l’eau pure.

 

 

Pour représenter la solidarité, l’homme du peuple évoque l’image d’un troupeau de chevaux :

 

 

Một con ngựa đau

Cả tàu chê cỏ.

Quand un cheval tombe malade

Toute l’écurie refuse l’herbe.

 

 

Des proverbes, passons maintenant aux chansons. Pour demander à une jeune fille qu’il aime secrètement si son coeur est libre, le jeune homme ne pose pas directement la question en employant les pronoms personnels “je” et “vous”, mais fait parler des végétaux :

- Bây giờ mận mới hỏi đào

Vườn hồng đã có ai vào hay chưa ?

- Mận hỏi thì đào xin thưa

Vườn hồng có lối nhưng chưa ai vào.

- Le prunier se permet de demander au pêcher : Quelqu’un aurait-il dans son jardin fleuri ?

- À la demande du prunier, le pêcher répond respectueusement : Son jardin fleuri n’est pas inaccessible, mais personne n’y a pénétré.


La jeune fille qui fait la fière n’éconduit pas quelqu’un en lui disant : “Vous n’êtes pas digne de moi”, mais :

Thân chị như cánh hoa sen

Em như bèo bọt chẳng chen được vào.

Votre soeur ainée est pareille à une fleur de lotus ; Comment la vulgaire lentille d’eau que vous êtes, petit frère, oserait-elle s’y frotter ?

 

 

Inutile de multiplier les exemples. Le lecteur, nous l’espérons, est déjà familiarisé avec cette caractéristique de la littérature populaire vietnamienne. Ce sur quoi nous voulons attirer particulièrement son attention, c’est le choix judicieux des images employées pour traduire les idées les plus abstraites ou les sentiments les plus subtils. Quelquefois l’image employée est très triviale, voir grossière. Exemple :

Nồi nào vung ấy

À chaque marmite son couvercle

(Il faut choisir son conjoint dans sa classe sociale)

 

 

Cá vàng bụng bọ

Le cyprin doré à son ventre rempli de vers

(Belle apparence souvent cache le vice)

 

 

Ăn cháo đái bát

Il pisse sur le bol dans lequel il vient de manger la soupe.

 

 

Mais on ne déniera pas à ces images un puissant pittoresque. Tous les termes de comparaison (lotus, lentille d’eau, marmite, cyprin, bol, etc) sont des objets, des végétaux ou des animaux familiers au paysan Vietnamien. Et plus que les chefs d’œuvre des lettrés, la littérature populaire évoque irrésistiblement le charme de la terre natale dont elle est l’émanation la plus directe.

 

 

3- Aucune forme de rhétorique chère aux lettrés n’est inconnue à la littérature populaire .

a/ Le jeu de mots, malheureusement incompréhensible aux étrangers, est aussi souvent employé par l’homme du peuple que par le lettré, parce qu’il

aiguise l’esprit. Nous n’en citerons qu’un exemple :


Trăng bao nhiêu tuổi trăng già

Núi bao nhiêu tuổi gọi là núi non ?

Quel âge a-t-elle la lune pour être réputée vieille ? Et quel âge a la montagne pour être appelée jeune ?

 

 

La locution núi non n’est en réalité qu’un mot composé formé par l’adjonction au mot núi du vocale non qui n’ajoute rien à son sens, si ce n’est pour lui donner une prononciation plus harmonieuse. Mais d’autre part non signifie aussi jeune. Et le terme jeune montagne s’oppose admirablement au terme vieille lune qui s’explique pour plusieurs raisons : D’abord parce que la lune éclaire le monde depuis toujours, depuis l’apparition de l’homme. Ensuite parce que la lune est considérée comme la déesse du mariage, et les époux mal assortis s’en prennent toujours à elle en l’appelant vieille dame.

 

 

b/ L’inversion est surtout employée en poésie pour les besoins de la rime. En prose, elle est plus rarement usitée, car elle risque de donner des contresens à la phrase. Les proverbes savent pourtant manier l’inversion à la perfection, pour attirer l’attention sur les mots importants. Exemple :

Của người bồ tát

Của mình lạt buộc.

Relativement aux biens d’autrui, on est prêt à être généreux comme Bouddha

Mais quant à ses propres biens, on les lie soigneusement avec des lanières de bambou.

 

 


Ou encore :


 

Giầu sơn lâm lắm kẻ tìm đến

Khó giữa chợ ít người hỏi.


Seriez-vous riche en pleine brousse, on fréquente votre porte.

Mais si vous êtes pauvre, vivriez-vous au milieu du marché que personne ne demanderait à vous voir.

 

 

c/ La répétition est très fréquemment usitée en littérature populaire. En voici un exemple typique :

Ngồi buồn thơ thẩn đi ra

Đụng phải cột nhà thơ thẩn đi vô.

Ngồi buồn thơ thẩn đi vô

Đụng phải cái bồ thơ thẩn đi ra.


Plein d’ennui, il va indolemment au dehors, Mais se cognant à une colonne de la maison, indolemment il rentre au dedans.

Plein d’ennui, il rentre indolemment au dedans,

Mais rencontrant un panier, indolemment il va au dehors.

 

 

N’est-ce pas là un tableau admirable de l’oisif qui ne sait que faire de son temps, et qui erre comme une âme en peine dans sa maison, parce que rien ne l’intéresse ?

 

 

d/ Pour railler un défaut, physique ou moral, on l’exagère volontairement. Ce procédé n’est pas très élégant, mais enfin il possède un comique irrésistible. Nous en avons déjà connu un exemple, qui servait à illustrer l’aveuglement d’un mari à l’égard des défauts de sa femme :

Lỗ mũi em thì tám gánh lông Chồng yêu chồng bảo tơ hồng trời cho. Đêm nằm thì ngáy pho pho

Chồng yêu chồng bảo ngáy cho vui nhà.

Đi chợ thì hay ăn quà

Chồng yêu chồng bảo về nhà đỡ cơm.

Ses narines sont pleines de poils à remplir huit paniers Mais son mari qui l’aime dit que ce sont des fils de la Vierge. La nuit elle ronfle bruyamment,

Mais son mari qui l’aime dit que c’est pour égayer la maison.

Au marché, elle s’empiffre de friandises,

Mais son mari qui l’aime dit que c’est pour ménager le riz à la maison.

 

 

e/ Enfin il existe une figure de rhétorique très particulière à la littérature vietnamienne, et qui consiste à énoncer des conditions absurdes à la réalisation d’un projet qu’on rejette avec mépris :

Bao giờ trạch đẻ ngọn đa,

Sáo đẻ dưới nước thì ta lấy mình.

Bao giờ rau diếp làm đình,

Gỗ lim thái ghém thì mình lấy ta.

Quand la petite anguille naîtra au sommet d’un banian, Et que le merle naîtra sous l’eau, je vous épouserai. Quand on emploiera les légumes à construire le temple,


Et le bois de fer à composer une salade, vous pourrez m’épouser.

 

 

4.- Maintenant que nous sommes au courant des procédés techniques de la littérature populaire, voyons un peu comment elle les combine pour réussir une description, un portrait, une narration, etc.

 

 

a/ La description.- Dans notre précédent ouvrage, nous avons exposé les traits caractéristiques d’une description de paysage par les lettrés :

- Le paysage n’est que le reflet de l’âme, n’est qu’un état d’âme :

Cảnh nào cảnh chẳng đeo sầu, Người buồn cảnh có vui đâu bao giờ. Chaque paysage porte en lui sa mélancolie.

À celui qui est triste aucun paysage ne saurait être joyeux.

 

 

- Peinture très sobre, réduite à quelques traits essentiels, comme une aquarelle chinoise.

 

 

Ces caractéristiques, nous les retrouverons dans les descriptions de la littérature populaire. Celle-ci se différencie toutefois de la littérature écrite sur deux points :

-Ses sujets sont toujours des paysages familiers, propres au Vietnam, et non des paysages plus ou moins imaginaires pris dans la littérature chinoise. On n’y trouve ni neige d’hiver, ni feuilles jaunies d’automne, ni citadelles estompées dans la brume du soir, mais des rizières, des chaumières, des clairs de lune.

 

 

-Pour peindre ces paysages familiers, point n’est besoin de recourir à des allusions historiques ou littéraires, ce fléau de notre ancienne littérature savante.

 

 

Choisissons au hasard quelques-unes de ces descriptions roturières, mais combien vivantes :

Rủ nhau đi cấy đi cầy

Bây giờ khó nhọc có ngày phong lưu

Trên đồng cạn dưới đồng sâu, Chồng cầy vợ, cấy con trâu đi bừa. Allons aux travaux des champs !


Si nous nous fatiguons aujourd’hui, la fortune nous sourira demain.

Partout, dans les rizières sèches ou inondées,

L’homme laboure, la femme repique, tandis que le buffle est attelé au hersage.

 

 

 

 

Làng ta mở hội vui mừng

Chuông kêu trống dóng vang lừng đôi bên.

Long ngai thánh ngự ở trên

Tả văn hữu vũ bốn bên rồng chầu.

Grande fête à notre village.

Les cloches sonnent, les tambours battent de tous côtés.

Sur son trône, le Génie tutélaire est assis, Avec à sa gauche les mandarins civils, à sa droite

les mandarins militaires, et tout autour des dragons.

 

 

Voici une peinture du col des Nuages, très impressionniste :

Chiều chiều mây phủ Hải Vân

Chim kêu gềnh đá, gẫm thân lại buồn. Chaque soir, les nuages recouvrent le col de Hải Vân, Et les oiseaux chantent dans le creux de ses rochers, assombrissant le coeur des voyageurs.

 

 

Toute la poésie langoureuse de la ville Impériale est évoquée dans ces deux vers :

Gió đưa cành trúc la đà

Tiếng chuông Thiên Mụ, canh gà Thọ Xương.

Le bruit du vent qui fait osciller doucement les branches de bambou

Se mélange au son de cloche de la pagode Thiên Mụ

et au chant du coq du village Thọ Xương.

 

 

Et toute la sauvagerie des terres nouvelles du Sud dans ces deux autres :

Trời xanh, kinh đỏ, đất xanh,

Đỉa bu, muỗi cắn làm anh nhớ nàng.

Remplissant le ciel bleu, le canal rouge et la terre verte, Les sangsues et les moustiques font une sarabande effrénée autour de moi, sans que je cesse de penser à vous.


b/ Le portrait.- La littérature populaire est aussi beaucoup plus réaliste que la littérature savante dans le portrait. Dans l’immortel chef d’œuvre de Nguyễn Du, “le Nouveau chant des entrailles déchirées”, nous avons pu admirer les portraits de la belle jeune fille, du jeune homme bien élevé, du patron de maison close, du mari pusillanime, de la femme jalouse, du héros, etc. Tout de même, ces portraits sont plutôt symboliques que réels. Il n’en est pas de même des portraits de la littérature populaire. Ici, plus d’esquisse symbolique, mais des traits fortement gravés au burin.

 

 


La belle jeune fille :


 

Cổ tay em trắng như ngà


Con mắt em liếc như là dao cau

Miệng cười như thể hoa ngâu Cái khăn đội đầu như thể hoa sen. Votre poignet est aussi blanc que l’ivoire

Et votre regard aussi aiguisé qu’un couteau à découper des noix d’arec.

Votre bouche qui sourit ressemble à la fleur d’aglaé,

Et le turban qui surmonte votre tête offre l’image d’une fleur de lotus.

 

 


Le héros :


 

Đây ta như cây giữa rừng

Ai lay chẳng chuyển, ai rung chẳng rời.

Je suis comme un arbre au milieu de la forêt


Qui reste toujours ferme, qu’on le secoue ou qu’on l’ébranle.

 

 


Le soldat :


 

Ngang lưng thì thắt bao vàng,

Đầu đội nón dấu, vai mang súng dài.

Một tay thì cắp hỏa mai,

Một tay cắp giáo, quan sai xuống thuyền.

Thùng thùng trống đánh ngũ liên,


Bước chân xuống thuyền nước mắt như mưa.

À la taille, une ceinture jaune,

Sur la tête, un chapeau conique, et sur l’épaule un long fusil.

Tenant dans une main une arquebuse,

Et dans l’autre une pique, je descends par ordre dans la jonque.

À coups redoublés, le tam tam résonne


Tandis que je descends dans la jonque, les yeux noyés de larmes .

 

 

Le général malgré lui ;

Đồn rằng quan tướng có danh

Cưỡi ngựa một mình chẳng phải vịn ai.

Grande est la réputation du général

Qui se tient tout seul à cheval, sans s’appuyer sur personne.

 

 

Quoi qu’il en soit, l’homme du peuple, aussi bien que le lettré vietnamien, n’aime pas à faire des portraits. Il se borne à camper le personnage de Chử Đổng Tử, le fils pieux, avec un langouti pour tout vêtement, ou sans langouti après la mort de son père, le personnage de Tấm, la malheureuse orpheline maltraitée par sa marâtre, avec ses pleurs continuels. Le portrait n’est pas le fort de la littérature vietnamienne, il faut le reconnaître. Par pudeur, par respect humain, ou par mépris du physique au profit du spirituel ? Peut-être y a-t-il de tous ces éléments dans la répugnance du Vietnamien (du temps ancien) à soigner ses portraits.

 

 

c/ La peinture des sentiments.- Où, par contre, l’homme du peuple excelle, c’est dans la peinture des sentiments. Et il n’y va pas par quatre chemins. Il dit crûment ce qu’il pense, par images concrètes, naturellement. Voici quelques exemples typiques :

 

 

L’amour maternel et l’ingratitude des enfants :

Mẹ nuôi con biển hồ lai láng

Con nuôi mẹ tính tháng tính ngày.

Les soins que donne la mère à son enfant sont immenses comme la mer,

Mais ceux que l’enfant donne à sa mère sont comptés jour par jour.

 

 


La jalousie :


 

Ớt nào là ớt chẳng cay,

Gái nào là gái chẳng hay ghen chồng

Vôi nào là vôi chẳng nồng ,

Gái nào là gái có chồng chẳng ghen ?

Quel piment n’est pas brûlant ? Quelle femme n’est pas jalouse ?

Quel chaux n’est pas âcre ?


Et quelle est la femme qui de son mari ne veut se réserver l’amour exclusif ?

 

 


Le regret tardif :


 

Ba đồng một mớ trầu cay,


Sao anh chẳng hỏi những ngày còn không

Bây giờ em đã có chồng

Như chim vào lồng, như cá cắn câu.

Cá cắn câu biết đâu mà gỡ, Chim vào lồng biết thủa nào ra ?

Avec trois sapèques vous pouviez acheter un lot de bétel piquant ; Que ne me demandiez-vous en mariage alors que j’étais encore libre ? Maintenant, je suis enserrée par les liens du mariage

Comme un oiseau en cage, ou comme un poisson ayant mordu à l’hameçon ?

Comment le poisson pourrait-il se libérer de son hameçon ?

Comment l’oiseau pourrait-il sortir de sa cage ?

 

 

Le cynisme de la femme adultère :

Hai tay cầm hai trái hồng,

Trái chát phần chôàng , trái ngọt phần trai, Lẳng lơ chết cũng ra ma,

Chính chuyên chết cũng khiêng ra ngoài đồng.

Lẳng lơ cũng chẳng có mòn,

Chính chuyên cũng chẳng sơn son để thờ.

Dans mes deux mains je tiens deux kakis

L’acide est pour mon mari, et le doux est pour mon amant. Une fois morte, la femme dévergondée devient un fantôme,

Mais la vertueuse évite-t-elle d’être enterrée dans les champs ?

Pour être dévergondée, je n’ai pas mon sexe plus usé,

Et serais-je vertueuse qu’il ne serait pas laqué pour être adoré .

 

 

La réaction contre la prétendue supériorité de l’homme sur la femme :

Ba đồng một mớ đàn ông

Đem về mà bỏ vào lồng cho kiến nó tha.

Ba trăm một mụ đàn bà

Đem về mà giải chiếu hoa cho ngồi.

Troi sapèques suffisent à acheter un tas d’hommes


Qu’on laisse dans une cage où les fourmis les emporteront.

Mais il faut trois cent sapèques pour acheter une femme

Qu’on invite à s’asseoir sur une natte fleurie.

 

 

d/ La narration. – Dans notre précédent ouvrage, nous avons émis une appréciation assez sévère sur les romans en vers des lettrés, exception faite pour quelques-uns seulement. Leur technique est en effet enfermée dans une formule quasiment rigide :

 

 

L’introduction doit inévitablement commencer par quelques réflexions morales ou philosophiques. Puis vient la présentation des personnages du roman.

 

 

L’intrigue est extrêmement alambiquesé, fait intervenir trop complai- samment des Deus ex machina, mais se réduit toujours à cette recette : les bons sont écrasés sous des avalanches de malheurs, tandis que les méchants jouissent temporairement d’une chance insolente.

 

 

Et le dénouement s’achève immanquablement par le triomphe de la Vertu sur le Vice. De nouvelles réflexions morales ou philosophiques clôturent le poème.

 

 

Ces règles immuables sont suivies scrupuleusement dans tous les anciens romans en vers, même dans le chef d’œuvre immortel de Nguyễn Du, qui ne réussit à racheter cette faiblesse conventionnelle que par la poésie trans- cendante de ses vers.

 

 

Les contes et les chansons populaires, par contre, s’évadent heureusement de ces vieilles règles scolastiques. L’introduction est brusquée, l’intrique simple et souvent inattendue. Quant au dénouement, il peut être moralisateur ou il ne l’est pas. Il l’est le plus souvent, parce que l’homme du peuple est de tout de même profondément imprégné de morale confucéenne, bouddhique, ou taoïste. Mais il peut dans certains cas choquer la morale, soit simplement pour faire rire, soit par esprit de révolte contre les injustices sociales.

 

 

Prenons quelques exemples :

- Em là con gái đồng trinh


Em đi bán rượu qua dinh ông Nghè.

Ông Nghè cho lính ra ve

- Trăm lậy ông Nghè, tôi đã có con.

- Có con thì mặc có con,

Thắt lưng cho dòn, theo võng cho mau !

- Je suis une jeune fille encore vierge.

En allant vendre de l’alcool, je suis passée devant le palais de M. le Docteur.

M. le Docteur envoya aussitôt ses soldats me courtiser.

- Pitié ! supplié-je, j’ai déjà des enfants.

- Tanpis pour tes enfants !

Serre bien ta taille, et viens vite suivre le hamac de M. le Docteur.

 

 

N’est-ce pas là une petite comédie galamment troussée ? Une jeune fille passe devant la palais d’un grand mandarin, un respectable docteur ès-lettres par dessus le marché. Malgré sa haute position sociale, la concupiscence l’emporte chez lui sur la dignité qu’il devrait montrer en exemple à ses administrés. Il envoie ses soldats courtiser la jeune fille. C’est bien là la conduite des grands. Ils ne peuvent accomplir une honteuse action eux- mêmes, mais ils la font faire par leurs subordonnés. La jeune fille, pour s’échapper, use d’un stratagème. Elle prétend effrontément qu’elle est mariée, et qu’elle a déjà des enfants. Elle espère encore que le respect de la femme mariée, mère par dessus le marché, arrêtera les désirs coupables du vieillard libidineux. Ah oui ! elle est bien candide ! Est-ce que le chat dédaignerait un morceau de lard parce que celui-ci est déjà entamé ! Et malgré ses cris, elle est entrainée de force dans le palais du respectable “père et mère du peuple”, disciple breveté du grand Maître Confucius.

 

 

Passons maintenant aux contes en prose, et prenons pour type le numéro

54, celui du Coq castré. L’intrigue en est absolument inattendue. Quel lecteur serait assez perpicace pour deviner que le chef des eunuques trouverait le déshonneur dans son triomphe même ? Quỳnh, le roi des mystificateurs, l’avait pourtant prévenu hypocritement : “Votre coq est invincible, et le mien sera battu à la plate couture”. Non satisfait de cet aveu d’infériorité, l’orguei- lleux chef des eunuques voulut un triomphe complet, dument constaté par des témoins. Il s’attirera cette sanglante raillerie : Castré, tu as voulu faire le fier, et voilà ce qui t’attend !


Il faut avouer que nos conteurs modernes ne sauraient faire mieux.

 

 

 

 

Section II. - INTÉRÊT SOCIOLOGIQUE

 

 

Nous avons dit dans l’avant-propos que le lettré, en aristocrate absorbé dans ses méditations philosophiques, n’aimait pas à donner des détails prosaïques sur sa vie quotidienne. Relisons en effet tous les chefs d’œuvre de notre littérature ancienne, et, jusqu’à Nguyễn Khuyến et Trần Tế Xương, nous sommes forcés de constater que nulle part il n’est donné de renseignements sur les conditions de la vie d’autrefois. Comment l’on comprenait l’amour, l’amitié, la piété filiale, le patriotisme, la religion, etc, tant que vous voudrez. Mais comment l’on s’alimentait, se logeait, travaillait, gagnait de l’argent, motus ; ce sont là des sujets trop terre-à-terre pour attirer l’attention de nos fiers lettrés. Nguyễn Khuyến et Trần tế Xương, en nous laissant l’immortelle galerie des portraits de la société vietnamienne à la fin du 19è siècle, ont été d’heureuses exceptions, mais aussi bien vivaient-ils à une époque qui n’appartenait déjà plus au vieux Vietnam, une époque qui sonnait déjà le glas de l’âge d’or des lettrés. Leur cas exceptionnel, loin donc d’infirmer, confirme plutôt cette constatation : l’insuffisance de la littérature savante dans le domaine sociologique. Et pourtant, combien de tels renseignements nous seraient utiles pour éclairer la psychologie du peuple Vietnamien, notre principal objectif. C’est un truisme de dire que la pensée et le sentiment sont étroitement conditionnés par le mode de vie, que l’homme pense et sent selon la manière dont il travaille, dont il s’amuse, dont il entretient des rapports avec ses semblables. Heureusement, si la littérature des lettrés nous fait faux bond, cette lacune est comblée par la littérature populaire, en partie du moins. Car les contes, les chansons et surtout les proverbes, si concis, ne peuvent évoquer que très légèrement les coutumes, les occupations, les rites, croyances, idées et sentiments de l’ancien temps ; ils ne sauraient nous en donner une description fouillée comme le ferait une étude sociologique. Le lecteur penserait peut-être qu’il est du devoir de l’auteur de réaliser cette étude en s’aidant de la littérature populaire. Cette idée nous est venue aussi à l’esprit, mais nous avons du malheureusement l’écarter, car un tel travail exigerait des développements tout à fait hors de proportion avec l’objet de cet ouvrage. Une flânerie agréable au pays de la Sociologie en fredonnant en sourdine quelques chansons ou proverbes, soit, mais pas une exploration en règle, scientifique .


. . et ennuyeuse. Dans ce cadre limité et forcément incomplet, nous allons donc essayer de donner au lecteur une image de la vie vietnamienne dans l’ancien temps, pas si ancien d’ailleurs puisqu’il est resté à peu près immuable jusqu’au début de ce siècle.

 

 

A.- La vie économique

 

 

Le Vietnam est un pays essentiellement agricole, et même de quasi monoculture. Quand le riz va, tout va : la sécurité intérieure, la stabilité politique, les arts, les lettrés, les fêtes, les mariages, tout dépend des résultats de la récolte. Aussi faut-il voir les efforts infinis qu’apportent nos paysans à labourer, herser, fumer, semer, repiquer, moissoner :

 

 

Tất đất tấc vàng.

Un pouce de terrain, c’est un pouce d’or.

 

 

Người đẹp về lụa

Lúa tốt về phân.

Une personne est belle grâce aux soieries qu’elle porte, Le riz pousse bien grâce au fumier qu’on lui donne.

 

 

Ăn kỹ no lâu

Cầy sâu tốt lúa.

Mâcher soigneusement, c’est être rassasié pour longtemps ; Creuser profondément les sillons, c’est s’assurer une bonne récolte.

 

 

Cầy đồng đương buổi đang trưa

Mồ hôi thánh thót như mưa ruộng cầy.

En labourant en plein midi,

La sueur coule comme de la pluie sur les rizières labourées.

 

 

Rủ nhau đi cấy đi cầy

Bây giờ khó nhọc có ngày phong lưu.

Trên đồng cạn, dưới đồng sâu, Chồng cầy vợ cấy, con trâu đi bừa.

Allons aux travaux des champs !

Si nous nous fatiguons aujourd’hui, la fortune nous sourira demain.


Partout, dans les rizières sèches ou innondées,

L’homme laboure, la femme repique, tandis que le buffle est attelé au hersage.

 

 

À ces travaux réguliers il faut ajouter ceux de l’irrigation en temps de sécheresse et ceux de défense des digues en temps de crues. Mais aussi, quand la récolte est bonne, quelle joie !

 

 

Bao giờ cho đến tháng năm

Thổi nồi cơm nếp vừa nằm vừa ăn.

Bao giờ cho đến tháng mười Thổi nồi cơm nếp vừa cười vừa ăn. Bao giờ đồng ruộng thảnh thơi

Nằm trâu thổi sáo vui đời Thuấn Nghiêu.

Quand arrivera-t-il le cinquième mois

Pour que nous fassions cuire du riz gluant que nous mangerons, paresseusement

étendus sur le lit ?

Quand arrivera-t-il le dixième mois

Pour que nous fassions cuire du riz gluant que nous mangerons en riant ?

Lorsqu’enfin les travaux des champs auront été achevés, Nous nous coucherons sur le dos du buffle en jouant de la flute,

comme à l’âge d’or des empereurs Thuấn et Nghiêu.

 

 

L’agriculture domine tellement la vie vietnamienne que notre calendrier est surtout un calendrier agricole :

Tháng chạp là tháng trồng khoai

Tháng giêng trồng đậu tháng hai trồng cà

Tháng ba cầy vỡ ruộng ra Tháng tư làm mạ, mưa sa đầy đồng. Ai ai cũng vợ cũng chồng

Chồng cầy vợ cấy trong lòng vui thay !

Tháng năm gặt hái đã xong

Nhờ trời một mẫu năm nong thóc đầy.

Au douzième mois nous plantons des patates,

Au premier mois des haricots, et au second des aubergines.

Au troisième mois nous labourons la terre,

Au quatrième nous repiquons, alors que la pluie inonde les champs.


Dans toutes les familles, maris et femmes collaborent

Pour labourer et repiquer, avec quelle joie ! Au cinquième mois, la moisson étant faite,

Grâce au ciel, chaque mẫu de rizière nous rapporte cinq grands vans pleins de paddy.

 

 

Et que nombre de proverbes et chansons sont consacrés aux prévisions météorologiques, indispensables aux travaux agricoles :

Mồng chín tháng chín có mưa

Mẹ con đi sớm về trưa mặc lòng Mồng chín tháng chín không mưa Mẹ con bán cả cầy bừa mà ăn.

S’il pleut le neuvième jour du neuvième mois,

La mère et l’enfant peuvent se balader sans soucis.

Mais s’il ne pleut pas ce jour-là

Elles devront vendre la charrue et la herse pour avoir de quoi manger .

 

 

Comme on le voit, l’activité agricole est prédominante dans la vie du peuple vietnamien ; malgré tout elle ne saurait être exclusive, les travaux agricoles étant par nature saisonnniers et laissant dans l’année un grand nombre de jours de chômage. Comment occuper ceux-ci ?

 

 

D’abord par l’élevage, non du gros bétail car les terres sont dans nos deltas trop précieuses pour être transformées en pâturages, mais de la volaille et des poissons :

Thứ nhất thả cá

Thứ nhì gá bạc.

Profitable en premier lieu est la pisciculture; Ne vient qu’en second lieu la ferme des jeux.

 

 

Gà nâu chân thấp mình to

Đẻ nhiều trứng lớn con vừa khéo nuôi.

La poule à plumage brun, pattes basses et corps épais.

Pond beaucoup, et sait élever ses poussins.


Quant à la pêche, elle n’est pas très en faveur, sauf le long des cours d’eau et des rizières inondées, car le Vietnamien n’a pas en général le tempérament aventurier ; il n’aime guère s’éloigner des côtes.

 

 

De même, le commerce lui répugne :

Bìm bịp kêu nước lớn anh ơi

Buôn bán không lời, chèo chống mỏi mê.

Le coucal nous avertit que le flux est monté

Hélas ! le commerce ne rapporte rien, et nous nous fatiguons à ramer pour rien.

 

 

D’où vient ce dédain du Vietnamien pour le commerce, au point de reléguer les commerçants au dernier rang de la société, après les lettrés, les agriculteurs et les artisans ? (Sĩ, nông, công, thương). Un peu parce que nos pères, à l’instar des Physiocrates, considéraient que seul l’agriculture est réellement productive et que le profit du commerce est illicité. Mais surtout parce que le gain du commerçant repose principalement sur l’art du marchandage, art tortueux qui répugne à l’homme.

 

 

À quoi celui-ci peut se livrer sans déroger, ce sont les métiers de l’artisanat : la forge, la menuiserie, la maçonnerie, la poterie, la cordonnerie, etc, excepté quelques-uns réservés à la main d’oeuvre féminine : le filage, le tissage, la sériciculture, la cueillette des feuilles de thé ou de mûrier :

Em đi hái dâu

Lá dâu xanh xanh

Nuôi tầm dệt áo dâng anh chờ ngày.

Je vais ceuillir des feuilles de murier, Des feuilles de murier toutes vertes

Pour élever des vers-à-soie, tisser leur fil, et vous offrir une robe quand le grand jour(du mariage) viendra.

 

 

Sáng trăng trải chiếu hai hàng

Bên anh đọc sách, bên nàng quay tơ.

Au clair de lune, deux nattes sont étalées face à face ; D’un côté, il lit ses livres ; de l’autre, elle file de la soie.

 

 

De cet artisanat, deux traits sont à retenir :


française. Pas d’ateliers d’artisans travaillant à la journée ou à la tâche. L’artisan travaillait pour son propre compte, à ses heures perdues, avec du matériel très rudimentaire qui appartenait à lui, et vendait lui même ses produits. Une conséquence de cet état de choses était la minutie extrême du travail, son ingéniosité qui tenait lieu de la science esthétique que nos paysans ne sauraient avoir. Qui n’a pas admiré ces pures merveilles que sont certains bahuts à thé (tủ chè), certains autels, certains objets d’ébénisterie de chez nous

?

 

 

Bien que le travail artisanal fut en règle générale de caractère familial, il était tout de même certaines oeuvres qui réclamaient la collaboration de plusieurs artisans. C’étaient les oeuvres d’intérêt public : L’édification de la pagode ou du temple communal, la fabrication des objets de culte : Statues des bouddhas, génies ou animaux sacrés, stèles, etc. À propos de stèle de tortue et de grue, nous avons la chanson suivante :

Thương thay thân phận con rùa Trên đình hạc cưỡi, dưới chùa đội bia. Pitoyable est le sort de la tortue,

Qui porte une grue dans le temple, et une stèle dans la pagode.

 

 

La stèle est en général en pierre, de forme rectangulaire mais à sommet arrondi. Elle peut servir à plusieurs usages : stèles funéraires, stèles commémoratives d’érection ou de restauration des monuments publics, stèles dressée au Temple de Confucius et portant en inscription les noms des lauréats de chaque concours littéraire, et enfin les stèles Hạ mã pour inviter les passants à descendre de cheval devant les pagodes, les temples et autres lieux saints. La stèle, formée d’un bloc monolithe, est le plus souvent supportée par une tortue en pierre qui, dans la mythologie sino-vietnamienne, est réputée pour sa longivité. L’adjonction de la tortue à la stèle veut donc signifier que celle-ci est destinée à durer de longues années. Quant à la grue, c’est un oiseau de formes élégantes et qui, de ce fait, symbolise la pureté de l’âme, le détachement des vanités humaines. Il passe pour être la monture préférée des génies et des Immortels.

 

 

2.- Bien que de caractère essentiellement familial et de ce fait à peu près uniformément répandu dans tout le pays, l’artisanat, du moins en ses branches


dans certaines communes. Ainsi pour la sauce de Bần yên Nhân, la saumure de Vạn Vân, le papier de An Thái, les briques de Bát Tràng :

Dưa La, cà Láng, tương Bần, Nước mắm Vạn Vân, cá rô đầm Sét.

Sont réputés pour leur gout exquis

Les choucroutes de La, les aubergines de Láng, la sauce de soja de Bần, La saumure du village de pêche Vân et les anabos de l’étang Sét.

 

 

Ước gì anh lấy được nàng

Để anh mua gạch Bát Tràng về xây. Si je pouvais, Mademoiselle, vous épouser, J’achèterais des briques de Bát Tràng pour bâtir . . .

 

 

Ce régionalisme artisanal s’expliquait en partie par la localisation de certaines matières premières en un temps où les transports étaient parti- culièrement difficiles, et surtout par les soins jaloux qu’on mettait à garder les secrets professionnels de la fabrication. Chaque métier avait son saint patron, et était organisé en corporation très fermée, du moins à l’égard des habitants des autres villages. L’exemple le plus typique de cet état d’esprit était la médecine traditionnelle. Chaque médecin possédait en effet des recettes qui étaient gardées très secrètement dans sa famille. Un de mes grands-oncles était un médecin réputé de Hanoi, spécialiste de la variole. Il a eu le bonheur de sauver de cette maladie, très dangereuse autrefois, la fille d’un certain préfet, et cette noble demoiselle est devenue par reconnaissance ma belle-tante, quoique mon oncle fut un vaurien insignifiant.

 

 

B.- La vie sociale

 

 

Avec les progrès modernes, le monde est devenu bien petit. Le bateau, le train, l’auto, l’avion, puis la radio et la télévision ont vaincu l’espace et le temps, de sorte que chacun participe, bon gré mal gré à la vie de la planète entière. Il n’en était pas de même autrefois où chaque commune constituait un monde à part. On se déplacait très peu, seulement en cas d’absolue nécessité, pour soutenir un procès ou se présenter à un examen littéraire. Beaucoup de gens passaient toute leur vie sans sortir de leur province natale, voire de leur sous-préfecture. Et qu’avaient-ils besoin d’en sortir ? Ils vivaient du produit


de leurs terre, s’administraient eux-mêmes, se mariaient entre eux, trouvaient amitié et soutien dans leur famille ou voisinage. Tous leurs besoins économiques, sentimentaux et sociaux trouvaient à se satisfaire sur place. Autarcie dans tous les domaines.

 

 

Et cette autarcie était non seulement symbolisée, mais véritablement concrétisée par la commune, qui possédait bien à elle ses rizières, son administration, ses us et coutumes, son génie tutélaire, son temple, sa pagode, ses habitants. Prendre mari ou femme dans une autre commune, cela s’appelait se marier à l’étranger (lấy chồng, lấy vợ thiên hạ). Les gens qui venaient s’installer dans une commune étaient considérés comme des étrangers, des immigrants (dân ngụ cư), et ne jouissaient d’aucun des droits et privilèges des autochtones jusqu’à ce qu’ils obtinssent la citoyenneté communale, qui ne leur était accordée que sous de sévères conditions, et quelquefois seulement après plusieurs générations.

 

 

Rappelons sommairement quelques proverbes consacrant l’importance de la commune aux yeux du Vietnamien d’autrefois :

Chợ có lề

Quê có thói. La cité a ses lois,

La commune a ses coutumes.

 

 

Phép vua thua lệ làng.

La loi du prince doit céder devant la coutume du village.

 

 

Một miếng giữa làng

Bằng sàng xó bếp.

Un morceau (de viande) au milieu du village

Vaut un panier plein au coin de la cuisine.

 

 

Ce qu’il y a surtout à y remarquer, c’est que le villageois limitait ses ambitions à l’obtention d’une place honorable dans la commune, et, par là, se désintéressait plus ou moins des affaires de l’État. Ailleurs nous avons émis l’hypothèse que l’autonomie de la commune vietnamienne était un vestige de la structure féodale du temps des rois Hùng, où les tribus avaient chacune son chef et ne reconnaissaient que l’autorité nominale du souverain. Mais peut-


être faut-il y ajouter une idée machiavélique des empereurs Trần qui, en faisant que chaque commune un petit État avec ses mandarins (xã quan), sa Cour de justice, ses biens fonciers (công điền, công thổ), ont voulu par là y enfermer les ambitions des esprits turbulents.

 

 

Quoi qu’il en fut, il est patent que toute la vie politique et sociale du villageois se déroulait à peu près exclusivement dans l’enceinte des haies de bambou. Y trouvait-il une pâture suffisante à son activité ? Nous qui sommes assaillis journellement par des préoccupations de toutes sortes : politiques, fiscales, sportives, artistiques, sans compter les angoissantes questions de la cherté de vie, de la guerre civile, et les mesquines questions de jalousie professionnelle entre collègues, journalistes, commerœœçants, industriels, gens d’affaire, etc, nous pourrions trouver insipide cette vie en vase clos. Eh bien, non ! Nos pères savaient la remplir avec mille évènements que dans notre fièvre de l’argent et de la vitesse nous ne savons plus apprécier à leur juste valeur.

 

 

Je veux parler d’abord de ces moments graves de la vie d’un homme : la naissance, les étapes scolaires, le mariage, les anniversaires des membres de la famille, l’obtention d’un brevet de mandarinat, l’accession au titre de Vieillard vénérable (bô lão), et enfin la mort. Chacun de ces évènements, sauf la mort, donnait lieu à des réjouissances qui pouvaient durer, selon la fortune de l’intéressé, un ou plusieurs jours. On sacrifiait des boeufs, des porcs, de la volaille pour organiser des banquets panta-gruéliques auxquels était invité presque tout le village ; des musiciens et des artistes de théâtre se relayaient pour amuser les invités, entre deux séances de jeu de cartes ou de fumerie d’opium. Même la mort n’était pas lugubre. Évidemment, les enfants du défunt versaient forces larmes, très bruyantes et même trop bruyantes parfois pour exprimer leur piété filiale. Il n’y avait pas de chanteuses ni d’artistes de théâtre, mais les prières des bonzes et fidèles, accompagnées d’une musique assourdissante, en tenaient lieu avantageusement. Et naturellement, les banquets pantagruéliques ne pouvaient manquer, ni les services d’opium, ni les jeux de cartes. C’est que, aux yeux des Vietnamiens, la vie n’est qu’un séjour passager tandis que la mort est le retour à la vraie demeure (sống gửi, thác về). Si l’on accepte cette idée, on ne sera plus choqué de ce que les anciennes funérailles vietnamiennes fussent un spectacle plus jouissant que morose. Tout en gémissant sur la douleur de la séparation, les vivants faisaient


en quelque sorte une apothéose au mort qui avait enfin acquis le droit de jouir de la félicité suprême au Royaume de Bouddha.

 

 

À côté de ces fêtes familiales, il y avait les fêtes publiques en quantité innombrable, qui pouvaient être classées en deux catégories : les fêtes nationales et les fêtes communales. Les premières comprenaient d’abord des fêtes saisonnières : le Nouvel An ou Tết, la Mi-Automne, le Hàn thực au 3è mois, le Đoan ngọ au 5è mois, la fête du Nouveau riz (tết cơm mới) à la fin de chaque bonne récolte. Puis des fêtes à caractère religieux : la fête des Morts, la Nativité de Bouddha, l’anniversaire de Son Illumination, le pèlerinage de Hương Tích où était adorée la bodhisattva Quan Âm, le pèlerinage de Phủ Giầy consacré à la déesse Liễu Hạnh, etc. Enfin des fêtes patriotiques pour commémorer le souvenir des héros : le génie de Phù Đổng, les soeurs Trưng, Trần Hưng Đạo, Lê Lợi, Quang Trung , etc.

 

 

Les fêtes communales n’étaient pas moins importantes. Destinées à célébrer l’anniversaire du Génie tutélaire de la commune, elles donnaient lieu à des festivités grandioses avec processions, cérémonies de culte, repré- sentations théâtrales, concours de chant, luttes corps à corps, combats de coqs, jeux d’échecs, régates, etc. Certains de ces fêtes communales, comme celles de mon village natal sis dans la province de Hà Đông, duraient une semaine entière, et on venait les voir de plusieurs kilomètres à la ronde. Les notabilités des villages voisins y étaient conviés obligatoirement, et les invités se succé- daient sans interruption du matin au soir, d’un jour à l’autre, absorbant une quantité prodigieuse de boeufs, de porcs, de poules et de canards. Pour pouvoir faire les choses magnifiquement, on convenait d’ailleurs de n’orga- niser ces fêtes qu’une fois tous les dix ans, pendant lesquels on économisait sou à sou une importante somme d’argent qui serait dilapidée en l’espace d’une semaine.

 

 

Mais la fête des fêtes était incontestablement le Tết, ou Nouvel An. Tout le monde s’y préparait activement au moins un mois à l’avance. On faisait rebadigeonner les murs, on astiquait les objets de culte en cuivre, on collait des sentences parallèles ainsi que des estampes sur les murs. Et à mesure que le Tết approchait, on garnissait son garde-manger de monceaux de victuailles. En un mot, chacun voulait passer le Tết le plus fastueusement possible. Les riches dépensaient sans compter, les pauvres s’y ruinaient. D’où le proverbe :


Tết đến sau lưng

Ông vải thì mừng, con cháu thì lo.

Lorqu’arrive le Nouvel An,

Les ancêtres sont heureux mais leurs descendants tremblent d’inquiétude.

 

 

Qu’était donc le Tết aux yeux des Vietnamiens pourqu’ils le célébrassent avec tant de ferveur ? C’était d’abord la fête du renouveau où l’homme communiait avec la Nature, se sentait renaỵtre à une nouvelle vie après la longue torpeur hivernale. Les tristesses, les malheurs de l’an passé, tout était oublié ; on espérait dans la marche du Temps pour voir succéder à la pluie le soleil, à l’infortune le bonheur, à la mauvaise guigne la chance souriante. Le Tết, c’était le désespérant fatalisme chassé pour faire place au réconfortant optimisme, un acte de foi de l’humanité gémissante dans un avenir meilleur.

 

 

Le Tết était aussi une fête de famille où les vivants communiaient avec les morts. On sait qu’en terre vietnamienne la mort n’a jamais dissocie complètement et définitivement les liens unissant ceux-ci à ceux-là. À chaque grand évènement de la vie : naissance d’un enfant, mariage, succès scolaires, mort d’un proche, etc, le Vietnamien devait en informer aussitôt ses ancêtres pour que ceux-ci se réjouissent de son bonheur ou compatissent à sa douleur. Comment pourrait-il, dès lors, les oublier dans la grande allégresse de la fête du Tết ? Ce pieux devoir, il devait l’accomplir vis-à-vis de ses propres ancêtres, de ceux de sa femme, et enfin de ceux de son précepteur, son père spirituel :

Mồng một thì ở nhà cha

Mồng hai nhà vợ, mồng ba nhà thầy.

Le premier jour de l’an, on reste chez son père ; Le second jour, on passe chez sa belle-famille, et le troisième chez son précepteur.

 

 

La vie du Vietnamien n’était donc pas tellement vide de distractions comme on aurait pu le supposer. Nous croyons nous amuser beaucoup avec nos bals, nos concerts, nos cinémas, mais le fait est que nous essayons vainement de noyer notre ennui incurable sous une trépidation désordonnée, alors que nos pères, eux, savaient vraiment s’amuser. Combien de nos contemporains pourraient proclamer orgueilleusement.

Tháng giêng ăn Tết ở nhà


Tháng hai cờ bạc, tháng ba hội hè.

Le premier mois, je passe le Tết à la maison.

Le second mois est consacré au jeu et le troisième aux fêtes.

 

 

Encore une fois, nous nous excusons de n’avoir donné qu’un aperçu très superficiel de la vie Vietnamienne d’autrefois. Ce que nous nous proposions en effet, ce n’était pas de faire une étude sociologique complète, avec des documents pris un peu partout, mais de l’esquisser avec le seul concours de la littérature populaire. Et celle-ci, comme on a pu le voir, n’y a fait allusion que très légèrement. Si maigre que soit notre butin, essayons cependant de récapituler ses enseignements.

 

 

Le premier qui s’impose à nous est que le Vietnamien d’autrefois devait, pour pouvoir à sa subsistance, mener une lutte incessante contre les forces de nature. Sauf le Sud, terre nouvelle où pullulaient les poissons et où le riz poussait sans demander aucuns soins, tout le reste du Vietnam était enserré dans d’étroits deltas surpeuplés et soumis à un régime des pluies fantas- tiquement irrégulier. Ce sort ingrat, s’il conduisait parfois au fatalisme, donnait à notre peuple ses principales qualités : endurance, courage, modé- ration des désirs, amour du sol natal, ingéniosité. Et surtout cette obligation impérieuse de la lutte pour la vie lui a façonné une philosophie spéciale, le Primum vivere, essentiellement réaliste jusqu’à devenir bassement égoïste dans son comportement social, et à lui interdire toute envolée sublime dans ses spéculations philosophiques et ses croyances religieuses.

 

 

L’étude de la littérature populaire sous l’angle sociologique nous fournit un second enseignement : D’une confédération de plusieurs tribus autonomes éparpillées dans la Moyenne Région et le delta du Tonkin, le Vietnam s’est progressivement étendu à ses limites actuelles pour adopter le système de la monarchie absolue. Cette évolution historique, néanmoins, n’a pas influé beaucoup sur son évolution sociale restée au stade de la cité antique. Au dehors, autonomie de la commune vis-à-vis de l’État. Au dedans, vie en vase clos au sein de la commune, considérée comme un univers qui se suffisait à lui-même à tous les points de vue : administratif, juridique, économique et social. Et cet état de choses a entrainé inéluctablement les conséquences suivantes : absence de l’esprit d’aventure, puissance de l’esprit de famille, traditionnalisme, avec en contre-partie ce trait essentiel de la structure sociale


vietnamienne : une atmosphère réconfortante de liberté démocratique là où l’on pourrait s’attendre à trouver les miasmes de la tyranie oppressive forgée par la morale confucianiste et la monarchie absolue.

 

 

Nous allons voir si la littérature populaire, étudiée sous l’angle psychologique, confirmera ou non ces conclusions.

 

 

 

 

Section III. - INTÉRÊT PSYCHOLOGIQUE

 

 

Si, par son art, la littérature populaire nous offre un bouquet de fleurs sauvages mais fraỵches à côté du bouquet de fleurs délicates et quelque peu artificielles de la littérature savante, combien est-elle plus intéressante encore si nous explorons son immense réservoir d’idées, de croyances et de sentiments. Et une conclusion s’impose tout de suite à notre esprit : Tandis que la littérature savante nous présente l’image d’un peuple à peine différencié de celui de la Chine, la littérature populaire nous réserve des surprises inattendues. À l’étudier, on voit bien qu’on a affaire à un peuple imprégné des idées chinoises du Confucianisme, du Bouddhisme et du Taoisme, mais en qui fermente un esprit tout à fait étranger au génie de la race chinoise, et qui semble venir de l’immensité orageuse de l’Océan. Oui, en lisant la “Complainte de la femme du guerrier” ou le “Nouveau chant des entrailles déchirées”, on peut croire que c’est toujours l’âme du paysan du Hoang Ho ou du Yang tse Kiang qui s’y exprime, mais en lisant nos proverbes, nos chansons et nos contes populaires, on pense irrésistiblement à ces peuplades polynésiennes qui sont venues aborder les côtes indochinoises dans les temps préhistoriques, et qui y ont laissé le souvenir de leurs dieux, de leur mystique et de leur mentalité primitive.

 

 

Et cette remarque pourrait peut-être expliquer l’une des énigmes les plus troublantes de l’Histoire du Vietnam : Pourquoi notre pays, après mille ans de domination chinoise, a-t-il pu recouvrer son indépendance et sauvegarder son individualité ? Pourquoi n’a-t-il pas été absorbé dans l’empire chinois, malgré une disproportion écrasante entre les forces et les cultures en présence ? D’un côté, un empire immense, peuplé de plusieurs centaines de millions d’habitants parvenus à un degré très avancé de civilisation. De l’autre, un tout petit pays, moins étendu et moins peuplé qu’une seule province chinoise, et


encore plongé dans la barberie.De toute évidence, ce pays minuscule semble voué à disparaître dans l’immense creuset chinois, comme l’ont été les peuples de la Chine du Sud, les Việt. Mais seul de tous les Việt, qui sont devenus depuis les provinces chinoises du Kuang tong et du Kuang tsi, le Vietnam a pu se mettre hors d’atteinte de la formidable vague chinoise qui a déferlé du Hoang Ho puis du Yang tse Kiang.

 

 

Pourquoi ? On a invoqué mille raisons : relief accidenté, climat malsain, éloignement des bases, etc, etc. Ces raisons sont peut-être valables, et en tous cas nous n’avons pas la compétence nécessaire pour les discuter. Nous préférons croire que cette impuissance du colosse chinois à absorber le Vietnam provient, au moins en partie, de l’originalité foncière de l’esprit vietnamien qui ne se laisse pas assimiler complètement, et qui résiste de toutes ses forces contre toute assimilation par les armes quand les circonstances le permettent, et par les lettres, les coutumes, les rites, les façons de penser et de sentir, toujours. Dans ce combat incessant contre l’empire chinoise, l’homme du peuple joue incontestablement le rôle le plus important. Les lettrés dirigent bien la lutte politique et la lutte militaire, mais dans la lutte culturelle ils sont plutôt enclins à reconnaître trop facillement la supériorité de l’adversaire. Ainsi ne fait pas l’homme du peuple, et cette divergence de vues éclate dans la comparaison des deux littératures savante et populaire.

 

 

Le lettré, avons-nous dit dans notre précédent ouvrage, est un produit d’intégration du Confucianisme, du Bouddhisme et du Taoïsme. De même est l’homme du peuple, avec toutefois des nuances assez sensibles. Le meilleur plan que nous puissions suivre pour étudier la psychologie du peuple Vietnamien serait donc celui qui permet de mettre en lumière les nuances qui différencient l’homme du peuple du lettré dans leurs conceptions respectives du Confucianisme, du Bouddhisme et du Taoïsme.

 

 

Le Confucianisme

 

 

Dans son Kinh Thi Việt Nam, Trương Tửu a fort bien résumé ainsi les dogmes du Confucianisme :

1.- Autorité du prince sur les sujets

2.- Autorité du père sur ses enfants

3.- Autorité du mari sur sa femme


4.- Inégalité des sexes et interdit qui frappe leurs rapports

5.- Priorité de la raison sur le sentiment et l’instinct.

 

 

Comment l’homme du peuple accueille-t-il ces dogmes ? Docilement, ou au contraire s’y oppose-t-il violemment ? Encore une fois, nous devons répéter et insister sur ce fait qu’entre le lettré et l’homme du peuple il n’y a pas de différence radicale de conception, mais simplement des nuances, parfois légères, mais parfois aussi très graves.

 

 

1.- De l’autorité du prince . Aucun lettré n’osait mettre en question ce principe fondamental du Confucianisme. Les lettrés pouvaient se combattre farouchement parce qu’ils servaient des princes différents, des dynasties adverses, mais aucun d’eux n’oserait ouvrir la bouche pour prêcher la révolte contre le principe monarchique. Dans toute la littérature écrite ancienne, nous n’avons observé que deux tendances légèrement différentes : celle de Nguyễn Du et celle de Tôn Thọ Tường. De la première, nous avons donné une explication assez longue dans notre précédent ouvrage, et dont nous croyons utile de reproduire ici quelques ligne :

. . . “N’en doutons pas : toute la littérature pessimiste et désenchantée de l’ancien temps provenait de cette unique cause, la structure féodale de l’ancienne société. Notre poète a eu la velléité de briser ces vieux cadres en forgeant son héros Từ Hải, mais il n’a pas eu l’audace d’aller jusqu’au bout de sa logique révolutionnaire. L’ordre social du Confucianisme conduisait à une impasse : le maintenir, c’était maintenir la féodalité avec toutes les injustices sociales qu’il autorisait. Mais par quoi faudrait-il le remplacer ? Les temps n’étaient pas venus pour que Nguyễn Du et ses contemporains osassent y trouver une solution. Et nous avons vu que notre poète a été obligé de sacrifier son héros Từ Hải, avec infiniment de regret et de respect.

Khí thiêng khi đã về thần,

Nhơn nhơn còn đứng chôn chân giữa vòng.

Son esprit sublime s’est envolé vers le royaume des génies

Que son corps reste fermement debout au milieu du champ de bataille.

 

 

Et, désabusé, le révolutionnaire velléitaire que fut notre poète revint à la poésie et à la musique pour y trouver un baume à son coeur meurtri. Même chargé de mission importante, il n’a pas dédaigné de gouter au plaisir d’écouter Mlle Guitare et de pleurer sur son sort, ce qui nous a fourni


l’occasion de mieux comprendre ce poète divin, “écho sonore” de la chute lugubre d’un régime et d’une société.”

 

 

Ainsi donc, Nguyễn Du a tenté de glorifier le chef rebelle Từ Hải, d’en faire un héros sympathique, mais a dû finalement le sacrifier, parce que la logique confucianiste n’admet pas la rébellion du sujet contre le prince. Écoeuré par la société féodale fruit du Confucianisme, le grand poète a eu des velléités révolutionnaires qu’il n’a pas osé pousser jusqu’au bout, et est revenu plein de soumission au Confucianisme après s’en être écarté temporairement.

 

 

Tout autre était l’attitude de Tôn Thọ Tường. Nous l’avons vu courageusement justifier son ralliement au protectorat français. Tandis que la plupart de ses amis prenaient les armes pour défendre le trône des Nguyễn, il s’est fait un devoir de servir la cause de l’envahisseur étranger. Pourquoi ? Parce qu’il a voulu, en s’exposant au mépris des gens qui ne le comprenaient pas, adoucir les maux de la population plutôt que se tailler une vaine gloire à sacrifier inutilement le sang de ses compatriotes. Son deshonneur ainsi expliqué ne manque pas d’une certaine noblesse :

Tai ngơ mắt lấp buổi tan tành Nghĩ việc đời thêm hổ việc mình. Nghi ngút tro tàn nhà đạo nghĩa Lờ mờ bụi đóng cửa trâm anh. Hai bên vai gánh ba giềng nặng

Trăm tạ chuông treo một sợi mành. Trâu ngựa dầu kêu, kêu cũng chịu, Thân còn chẳng kể, kể chi danh !

Fermant les yeux et les oreilles lorsque tout tombe en ruines,

Je suis plein de confusion en pensant aux affaires du pays et plus encore aux miennes.

En volutes denses, les cendres s’élèvent du temple des principes moraux ; En couches indistinctes, la poussière recouvre les portes des demeures

aristocratiques.

Sur mes deux épaules pèsent les trois lourdes fondations de la société Tandis que le sort du pays est périlleux comme une cloche de cent quintaux suspendue à un fil ténu

Qu’on me qualifie de buffle ou de cheval, j’y souscris volontiers


Car ayant fait le sacrifice de ma personne, que m’importe ce qu’on dira de mon honneur ?

 

 

Mais, à l’approfondir, l’attitude de Tôn Thọ Tường est aussi dictée par le Confucianisme, non pas l’école orthodoxe des Tống (Song), mais l’école progressiste de Mencius. Ce fougueux disciple de Confucius n’a-t-il pas dit en effet :

Dân vi quý, xã tắc thứ chi, quân vi khinh ?

En premier lieu doivent être pris en considération les intérêts du peuple ;

ceux de la dynastie viennent après, et seulement en dernier lieu ceux du prince.

 

 

Ainsi donc, que nous prenions Nguyễn Du, Tôn Thọ Tường et même Cao Bá Quát et à plus forte raison Nguyễn Công Trứ, nous trouvons que les lettrés acceptaient religieusement le dogme confucéen de la fidélité au prince ou à la dynastie, ou au peuple. Dans les trois cas, même effacement de l’individu au profit d’un principe qui lui est mystiquement supérieur.

 

 

Dans la littérature populaire, allons-nous observer même attitude ?

 

 

Au lieu du dévouement aveugle à une cause, nous y voyons plutôt fleurir un individualisme superbe et inquiétant :

Ở đời muôn sự của chung,

Hơn nhau một tiếng anh hùng mà thôi.

Les biens de ce monde appartiennent à tout le monde, Et l’on ne se distingue des autres que par son héroïsme.

 

 

Đây ta như cây giữa rừng

Ai lay chẳng chuyển, ai rung chẳng rời.

Je suis comme un arbre au milieu de la forêt

Qui reste toujours ferme, qu’on le secoue ou qu’on l’ébranle.

 

 

Làm trai quyết chí tang bồng

Sao cho tỏ mặt anh hùng mới cam.

Chaque homme doit poursuivre l’aventure avec l’arc et la flèche

Et il n’aura pas réalisé sa vie tant qu’il ne se sera pas montré un héros.


Rộng đồng mặc sức chim bay

Biển hồ lai láng mặc tình cá đua.

L’oiseau vole librement au-dessus des champs immenses,

Et le poisson s’en donne à coeur joie au milieu des lacs et des océans.

 

 

Il y a lieu de remarquer aussi que le Vietnam, à l’encontre de la Chine, n’a jamais connu l’esclavage, si l’on fait abstraction des serfs qui auraient existé dans la société féodale de la dynastie préhistorique des Hùng Vương, et des Chams faits prisonniers à la guerre sous la dynastie des Lý. Dès le recouvrement de l’indépendance nationale, tous les citoyens ont été égaux devant la loi, à part évidemment les membres de la famille impériale. Cette exception mise à part, il n’y a jamais eu de noblesse héréditaire au Vietnam où le fils du plus humble paysan pouvait, s’il était reçu aux examens littéraires ou accomplissait des exploits de guerre, parvenir aux plus hauts grades manda- rinaux et obtenir des titres de noblesse. C’est pourquoi l’on trouve dans mains proverbes l’affirmation fière de l’égalité :

Đấy vàng, đây cũng đồng đen, Đấy hoa thiên lý, đây sen Nhị hồ. Si vous êtes de l’or, je suis du bronze,

Si vous êtes la fleur du prunier, je suis celle du lotus.

 

 

 

 

Màn treo, chiếu rách cũng treo, Hương xông nghi ngút, củi rều cũng xông.

Vous étendez des moustiquaires, j’étends des nattes déchirées, Vous brûlez des parfums, je brûle aussi du bois moisi.

 

 

Et l’on s’explique aussi que maints mandarins indignes aient été ligotés par leurs administrés et renvoyés à leurs supérieurs parce qu’ils n’avaient pas la confiance du peuple :

Làm trên ở chẳng chính ngôi Khiến nên kẻ dưới chúng tôi hỗn hào. Si vous, les chefs, vous vous conduisez mal,

Ne soyez pas étonnés si nous, les inférieurs, nous vous manquons de respect .

 

 

Consultons maintenant les contes. Le roi, et même le Souverain Céleste, c’est-à-dire le roi des rois, n’y est pas entouré de ce respect religieux auquel


nous ont habitué les lettrés. Le crapaud, oncle du Ciel (conte N. 8), n’est-il pas l’image du paysan qui se révolte victorieusement contre le Saint Empereur ? Le roi An Dương Vương (conte N. 36) n’est-il pas décrit fort irrévéren- cieusement comme un roi imprudent et débauché ? Et les tours pendables du célèbre Nguyễn Quỳnh (contes N. 53 - 55) ne constituent-ils pas une excitation à la révolution aussi bien que les contes philosophiques de Voltaire et les comédies insolentes de Beaumarchais ?

 

 

N’exagérons pas cependant. Le paysan Vietnamien, d’une façon générale, n’ambitionne que de vivre paisiblement derrière les haies de bambou de son village. Pas plus qu’il n’aime à se sacrifier pour son Roi, il n’aime à se rebeller contre lui. Son indifférence profonde à l’égard de la chose publique est affirmée dans le proverbe suivant :

Thành đổ đã có chúa xây, Việc gì gái góa lo ngày lo đêm.

Si la citadelle est détruite, c’est au prince de la reconstruire.

Qu’a besoin la veuve de s’en inquiéter jour et nuit ?

 

 

Comment expliquer cette attitude ? Eh bien, par les mêmes raisons qui ont arraché à Nguyễn Du, Phạm Thái, Hồ xuân Hương des accents amers et douloureux. Le système de la monarchie absolue, après avoir joué son rôle bienfaisant de défenseur du peuple contre la tyrannie des chefs féodaux locaux, s’est enlisé dans le cérémonial de cour, s’est corrompu dans la débauche, s’est affaibli et déconsidéré dans les luttes des grands seigneurs et dans les révolutions de palais. Mais alors que les lettrés, classe dirigeante de la nation, s’en affligeaient douloureusement ou s’efforçaient de redresser la situation au péril de leur vie, le peuple, pourvu qu’il put vivre en paix à l’intérieur de ses villages, s’en détachait philosophiquement pour ne pas dire égoïstement.

 

 

– De l’autorité du père et du mari . Le Confucianisme a toujours préconisé l’autorité du mari sur sa femme :

Xuất giá tòng phu

La femme mariée doit obéir à son mari.

 

 

D’autre part, dans l’ancienne société chinoise, le père avait droit de vie de mort sur ses enfants, comme l’affirme ce précepte :


Phụ xử tử vong, tử bất vong bất hiếu.

Si le père condamme son enfant à mort, celui-ci doit mourir sous peine de crime d’impiété filiale .

 

 

Cette coutume barbare n’existait pas au Vietnam, heureusement. Tout de même, dans les familles de lettrés était redouté à l’égal d’un génie. Personne n’osait le contredire ou discuter ses ordres. Et quand il avait un accès de mécontentement ou simplement de tristesse, la famille entière, femme et enfants, restait silencieuse dans une attente angoissée. Et qu’on ne vienne pas dire que c’était pour des raisons économiques, parce que le père était le soutien de la famille. Qu’il fut grand mandarin, ou simple lettré vivant en parasite de sa femme, il était toujours le chef, le maître absolu. Mon grand- père maternel n’a jamais rien fait de ses deux mains durant toute sa vie, autant que je sache, que tracer de beaux idéogrammes. Il s’est présenté plusieurs fois aux examens littéraires, mais a toujours échoué piteusement. Et après chaque échec, il est allé cacher sa confusion . . . chez les chanteuses de Nam Định (où se tenait le camp d’examen du Nord), et y restait un mois, deux mois, jusqu’à ce que ma pauvre grand-mère vint rembourser ses dettes et le ramener au foyer conjugal. Sauf que ma grand-mère maternelle était un peu plus riche que Mme Tú Xương, car elle tenait un commerce de sucre assez achalandé à Hanoi, le poème dédié par le poète de Vị Xuyên à sa femme pourrait lui être offert par mon grand-père maternel, s’il en avait la galanterie (Voir notre précédent ouvrage, P. 389). Mais il en avait peu à l’égard de sa femme, où s’il en avait, il ne le montrait guère. Par contre, ma grand-mère adorait à la folie son époux qui était un très bel homme avec ses yeux rieurs, sa barbe noire et ses ongles recourbés en feuilles d’orchidée. Autant qu’il m’en souvienne, car il mourut lorsque j’atteignis à peine sept ou huit ans, il passait tout son temps dans la plus belle chambre de la maison, assis sur un beau lit de camp et accoudé à une pile d’oreillers. Près de lui était une petite table posée sur le lit, avec un plateau contenant une théière minuscule, pas plus grosse que le poing, une grande tasse et quatre autres de la taille d’un dé à coudre. J’allais oublier la pipe à eau dont le tuyau flexible, long d’un mètre au moins, faisait mon admiration, avec à côté une petite veilleuse à pétrole allumée nuit et jour. Mon grand-père n’interrompait ses lectures interminables que pour boire une tasse de thé, ou pour tirer de sa pipe un épais nuage de fumée. Quelquefois, un ami venait le voir, et alors ils passaient toute la journée, ou même plusieurs jours, à causer littérature. Ma grand-mère, sans oser proférer une seule remarque,


leur servait docilement des repas fastueux où il y avait de l’alcool et du porc, ou du poulet, ou du canard. Quelquefois aussi mon grand-père s’abtenait plusieurs jours de suite, un ou deux mois même, pour aller voir ses amis. On comprenait l’hospitalité en ce temps là !

 

 

Pour revenir aux rapports entre mari et femme, entre parents et enfants de l’ancien temps, il faut reconnaître qu’ils étaient beaucoup plus intimes et affectueux dans les familles paysannes que dans les familles de lettrés. Là, on travaillait ensemble rudement aux travaux des champs, père, mère, filles, garçons. Et cette vie commune rendait presque impossible le mythe d’un pater familias inaccessible et redoutable à l’égal d’un génie. Une certaine fami- liarité, une certaine bonhomie devenaient inévitables. Malgré tout, l’affection des enfants allait de préférence vers la mère, plus sensible aux cajoleries des enfants que le père obligé à plus de réserve. Quand des coups de rotin devaient être distribués aux galopins désobéissants, c’était toujours le père qui s’en chargeait. La mère n’exerçait cette fonction pénible que lorsqu’elle devenait veuve. Écoutons ce petit gosse qui essaie de détourner le juste courroux de sa mère par une gaminerie irrésistible :

Má ơi đừng đánh con đau

Để con hát bội làm đào má coi.

Maman, ne me bats pas,

Et laisse-moi te jouer la comédie pour te distraire.

 

 

et cette jeune femme, mariée au loin, qui pense à sa mère restée seule au foyer paternel :

Chiều chiều ra đứng ngõ xuôi

Ngó không thấy mẹ ngùi ngùi nhớ thương.

Soir après soir, je vais à la porte qui regarde vers la maison maternelle, Mais je ne vois pas ma mère, et mon coeur s’emplit de tristesse.

 

 

Les choses ne commencent à se gâter qu’avec l’introduction d’une étrangère dans la famille : la marâtre. Alors le foyer paternel, naguère si doux, devient un enfer pour les enfants du premier lit. Innombrables sont les chansons qui gémissent sur leur martyre :

Mẹ gà con vịt chắt chiu

Mấy đời mẹ ghẻ nâng niu con chồng.

Mấy đời bánh đúc có xương


Mấy đời dì ghẻ mà thương con chồng.

Si la mère poule couve tendrement ses canetons,

On n’a jamais vu une marâtre dorloter les enfants de son mari.

Depuis quand le gâteau de riz a-t-il des arêtes ?

Depuis quand la marâtre aime-t-elle les enfants du premier lit ?

 

 

Gió đưa bụi trúc ngã quì

Thương cha phải chịu lụy dì, dì ơi !

Comme le buisson de bambou doit se courber devant le vent qui souffle, Je dois me courber devant vous, marâtre, à cause de mon père.

 

 

L’histoire de la malheureuse Tấm (conte N. 26) est analogue à celle de Jack par Alphonse Daudet et de David Copperfield par Dickens. Mais au lieu du martyre d’enfants de mères remariées, c’est celui d’une petite orpheline opprimée par sa marâtre. L’Occident et l’Orient se rejoignent sur ce pont de douleurs.

 

 

Passons maintenant aux rapports entre époux. Si l’homme du peuple bat plus fréquemment sa femme que le lettré, il en est moins redouté. Je connais un vieux lettré qui, pour une réponse insolente de sa femme faite à sa mère, ne lui a plus jamais adressé la parole. Et la pauvre femme en est morte de douleur sans que son mari intraitable lui ait pardonné. Dans les ménages du peuple, les coups et les injures s’échangent facilement, mais s’oublient aussi rapidement. En général, c’est le mari qui frappe, même et surtout si les torts sont de son côté. Entrainé par ses camarades, il s’adonne à la boisson, et plus dangereusement au jeu. Il perd les économies du ménage, et cherche par tous les moyens à extorquer de l’argent à sa femme. En bonne ménagère, celle-ci essaie de défendre le peu qui lui reste. Alors le mari, furieux, joue des poings et des pieds. Quelquefois aussi, la femme, découragée, abandonne ses dernières économies pour avoir la paix :

Chồng em nó chẳng ra gì

Tổ tôm, sóc đĩa nó thì chơi hoang

Nói ra xấu thiếp hổ chàng

Nó giận nó phá tan hoang cửa nhà.

Mon mari est un vaurien

Adonné à tous les jeux d’argent.

Si j’en parle, à sa honte et à la mienne,


Il se met en colère, et détruit tout dans la maison.

 

 

Un autre fréquent sujet de querelle est le désir du mari d’avoir une concubine. Ici, la résistance de sa femme est plus vive, et il a beau tempêter, il n’obtient pas toujours satisfaction. C’est que la jalousie féminine est terrible, même en douce terre vietnamienne :

Ớt nào là ớt chẳng cay,

Gái nào là gái chẳng hay ghen chồng ?

Vôi nào là vôi chẳng nồng,

Gái nào là gái có chồng chẳng ghen ?

Quel piment n’est pas brulant ? Quelle femme n’est pas jalouse ?

Quelle chaux n’est pas âcre ?

Et quelle est la femme qui de son mari ne veut se réserver l’amour exclusif ?

 

 

Exceptionnellement, certaines femmes sont tellement soumises à leurs maris qu’elles devancent leurs désirs, et leur proposent une concubine qu’il n’ont pas encore le courage de demander :

 

 

Chồng giận thì vợ làm lành,

Miệng cười hớn hở rằng anh giận gì ?

Thưa anh, anh giận em chi, Muốn lấy vợ bé em thì lấy cho.

Quand le mari se met en colère, la femme se montre douce, Sourit gentiment, et lui dit : Qu’as-tu contre moi ?

Ô mon chéri, à quoi bon m’en vouloir ?

Si tu veux une concubine, je te la donnerai.

 

 

Mais peut-être est-ce là un simple stratagème pour découvrit le secret marital, quitte à le combattre férocement une fois celui-ci avoué ? Et puis, dans un certain nombre de ménages du peuple, pour ne pas dire la majorité, c’est la femme qui porte la culotte, alors que le mari porte timidement ses moustaches recourbées (Râu quặp : terme pour désigner le mari pusillanime). La sagesse populaire s’exprime en effet ainsi :

Lệnh ông không bằng cồng bà.

Les ordres de monsieur ne valent pas le gong de madame.


 

 

Le gong de madame, c’est la voix de stentor qui fait frissonner de frayeur son mari pusillanime. Les contes populaires (nos. 42 – 43) s’en donnent à coeur joie sur ce sujet comique. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que c’est la femme qui le plus souvent tient les cordons de la bourse du ménage. Le mari, lui, s’en désintéresse en général. Il compose des poèmes s’il en est un lettré, ou s’il est illettré, s’amuse aux combats de coqs, de rossignols, à la pêche, à la chasse, etc. On peut dire que l’homme, au Vietnam, est foncièrement inapte aux affaires, et particulièrement au commerce qui, encore aujourd’hui, est presque entièrement entre les mains des femmes.

 

 

En tous cas, les drames domestiques ne tirent pas à conséquence dans le peuple, d’une façon générale. Une bouteille d’alcool et un plat bien soigné suffisent à réconcilier les époux en discorde. C’est que, dans le peuple, les époux ne se soucient pas trop de respecter l’inégalité des sexes décrètée par les doctes philosophes, et s’aiment mutuellement, guidés par leur seul instinct. Ce qui ne veut pas dire que ce soit un instinct animal, purement physique. Au contraire, n’y a-t-il pas beaucoup de noblesse dans l’amour passionné de cette femme pour son mari :

Nửa đêm ân ái cùng chồng, Nửa đêm về sáng gánh gồng ra đi.

Elle consacre la première moitié de la nuit à aimer son mari,

Et celle qui précède le matin à transporter les marchandises au marché.

 

 

Et les vers suivants ne sont-ils pas aussi émouvants que les plus beaux dues d’amour du monde ? C’est d’abord un mari qui, voyant sa femme sangloter silencieusement après qu’il l’a grondée injustement, lui demande pardon avec des paroles infiniment douces :

Đêm nằm nghe trống sang canh

Nghe sư gõ mõ, nghe anh dỗ nàng .

Dans la nuit silencieuse, parmi les coups de tam tam marquant les veilles, Et ceux du toscin scandant les prières du bonze, se détachent les paroles du mari qui console sa femme.

 

 

Celle-ci ne demande pas mieux que d’être consolée. Après avoir essuyé furtivement ses yeux, elle répond, avec quelle passion, à son cher époux :

Yêu anh cốt rũ xương mòn


Yêu anh đến thác vẫn còn yêu anh .

Je t’aimerai jusqu’à ce que mes os soient brisés et anéantis, Jusqu’à la mort je t’aimerai, ô mon amour !

 

 

En résumé, nous pouvons dire que si, d’une façon générale, l’autorité du père et celle du mari sont respectées dans les ménages du peuple aussi bien que dans les familles de lettrés, elles y sont très tempérées par une moins grande soumission aux dogmes confucéens ou, ce qui revient au même, par une plus grande propension à se laisser vivre selon ses sentiments et ses instincts.

 

 

4.- De l’inégalité des sexes et de l’interdit qui frappe leurs rapports mutuels.

 

 

a/ Le dogme de la supériorité masculine repose sur le culte des ancêtres qui ne peut être assuré que par les enfants du sexe mâle. Nous laissons aux sociologues le soin d’analyser les fondements de cette croyance, et nous bornons à en déduire les conséquences :

- Préférence donnée à la naissance des garçons :

 

 

Một trai là có

Mười gái là không

Avoir un fils c’est avoir une descendance

Qui serait négative même avec dix filles.

 

 

- Minorité perpétuelle de la femme :

Tại gia tòng phụ Xuất giá tòng phu Phu tử, tòng tử .

La jeune fille doit obéissance à son père

La femme mariée à son époux

Et la veuve à son fils .

 

 

- Inégalité du partage du patrimoine paternel au profit des garçons. Question d’ordre juridique qui ne nous intéresse pas.

 

 

- Subordination de la femme à son mari.


 

 

- Introduction de la polygamie, d’abord nécessaire pour suppléer à la stérilité de la première femme puis élargie sans raisons majeures au profit des gens riches.

 

 

- Tolérance relative à l’égard de l’adultère masculin, alors que l’adultère féminin est sévèrement jugé.

 

 

- Le veuf peut toujours se remarier, et y est même encouragé si l’entretien de son foyer souffre de l’absence d’une présence féminine. Au contraire, la veuve ne se remarie que sous la réprobation universelle, et seulement dans le cas où elle risque de mourir de faim sans l’appui d’un homme. Citons à titre d’exemple cette pensée d’un philosophe chinois à propos du remariage des veuves, qu’il repousse avec horreur : “Mourir de faim est une petite affaire, mais sauvegarder sa vertu, voilà la grande affaire !”.

 

 

Toutes ces règles sociales ont été étudiées en leur lieu et place, et il est inutile de les développer ici de nouveau. Les familles de lettrés s’y conforment assez rigoureusement. Cependant les hommes, et surtout les femmes du peuple pensent tout autrement. Elles s’insurgent, parfois avec violence, contre ces règles nées de l’égoïsme masculin. Rappelons donc ici quelques chansons qui traduisent cette mentalité, peut-être pour la railler, mais qui du même coup la reconnaissent en tant que fait social indéniable .

 

 

- Contre la supériorité masculine :

Ba đồng một mớ đàn ông

Đem về mà bỏ vào lồng cho kiến nó tha.

Ba trăm một mụ đàn bà

Đem về mà giải chiếu hoa cho ngồi.

Trois sapèques suffisent à acheter un tas d’hommes Qu’on laisse dans une cage où les fourmis les emporteront. Mais il faut trois cent sapèques pour acheter une femme Qu’on invite à s’assoir sur une natte fleurie.

 

 

- Contre la prétention masculine à se réserver la monopole d’avoir plusieurs femmes ou plusieurs maîtresses :


Có chồng càng dễ chơi ngang,

Đẻ ra con thiếp, con chàng, con ai ?

Je suis mariée ? La belle affaire pour m’empêcher d’avoir des amants !

Car si j’accouche d’un enfant, de qui pourrait-il être, si ce n’est de moi et de mon mari ?

 

 

b/ “Les hommes et les femmes ne doivent avoir aucun contact” (Nam nữ thụ thụ bất thân), sauf ceux autorisés par les rites. D’où provient cet interdit si particulier à l’Orient, et que l’Occident n’a jamais connu ? De l’égoisme masculin aussi, ou de quelque fondement métaphysique ? Ici encore, nous laissons aux sociologues le soin d’éclaircir cette question, nous contentant d’en décrire les manifestations :

 

 

- Les filles, dès qu’elles savent marcher, ne sont pas admises dans les appartements de leur père et de leurs frères.

 

 

- Les filles ne sont pas autorisées à aller à l’école avec les garçons. Dans les familles aristocratiques, c’est le père, le frère ou le précepteur de la maison qui leur donne des leçons à domicile. Jusqu’à ce qu’elles sachent lire et écrire seulement, car elles ne sont admises ni aux examens, ni aux fonctions publiques.

 

 

- Aucun rapport n’est autorisé entre les jeune filles et leurs cousins, et à plus forte raison avec les étrangers.

 

 

Dans les réunions et banquets familiaux, à l’occasion d’un anniversaire par exemple, les hommes et les femmes doivent s’assoir sur des nattes différentes.

 

 

- Les amis se rendent visite sans être accompagnés de leurs femmes. De même, celles-ci rendent visite à leurs amies sans être accompagnées de leurs maris. L’histoire de Lưu Bình et Dương Lễ semble déroger à cette règle mais rappelons-nous que c’est un conte populaire, et non un œuvre de lettré. L’interdit qui frappe les rapports des sexes est poussé si sévèrement qu’un philosophe chinois, à qui l’on demande si un homme peut se jeter dans la rivière pour sauver sa belle-soeur qui s’y noie, a répondu gravement par la négative.


 

 

Mais toutes ces règles n’étaient scrupuleusement observés qu’en Chine. Au Vietnam, même dans les familles de lettrés, elles se sont assouplies dans une très large mesure, du moins quant aux rapports entre beaux-frères et belles-soeurs, cousins et cousines, femmes et maris d’amis. L’interdit ne subsiste dans toute sa rigueur qu’à l’égard des personnes étrangères à la famille.

 

 

Dans les familles paysannes, ce dernier barrage même est, sinon entièrement aboli, du moins franchissable sans beaucoup de peine. En fait, les déclarations d’amour sont presque à l’usage exclusif de l’homme du peuple, alors que dans les familles aristocratiques les fiancés même ne peuvent se parler, et beaucoup ne distinguent nettement les traits de leur femme ou de leur mari que le soir de noces. À la campagne, au contraire, les travaux des champs fournissent de fréquentes occasions de se rencontrer, et alors, entre jeunes filles et jeunes gens, fusent des chansons qui peuvent n’être destinées qu’à faire oublier la fatigue du travail, mais qui peuvent aussi mener à l’amour et au mariage. Reproduisons ici quelques-unes de ces chansons qui illustrent le fait qu’il n’y a pas, dans le peuple, d’interdit frappant les rapports des personnes de sexes diférents :

Gặp nhau ăn một miếng trầu

Gọi rằng nghĩa cũ về sau mà chào.

Puisque nous nous rencontrons ici, prenons une chique de bétel

Qui nous autorisera à nous saluer une autre fois.

 

 

Thiên duyên kỳ ngộ gặp chàng

Khác gì như thể phượng hoàng gặp nhau.

Tiện đây ăn một miếng trầu

Hỏi thăm quê quán ở đâu chăng là ?

Xin chàng quá bước về nhà

Trước là trò chuyện sau là nghỉ chân .

Le sort a voulu que nous nous rencontrions Comme le phénix mâle rencontre le phénix femelle. Voulez-vous accepter cette chique de bétel

Et me dire dans quel village vous demeurez ?

Daignez, je vous prie, venir chez moi

Pour que nous causions d’abord, ensuite pour que vous y reposiez vos pas.


 

 

Les deux derniers vers auraient de quoi nous surprendre. Quoi, la jeune fille ose inviter le jeune homme qu’elle a distingué à venir chez elle ? Et ses parents, nous demanderions-nous, verraient-ils d’un bon oeil ce jeune étranger présenté par leur fille ? Oui . Si étrange que cela paraisse, dans certaines régions du Nord-Vietnam, en particulier dans la province de Bắc Ninh, cette coutume est communément acceptée : la jeune fille y a le droit de flirter avec qui bon lui semble. Mieux encore, la femme mariée, au cours des fêtes de village, peut participer aux tournois de chant. Et si elle trouve en son partenaire un chanteur remarquable, éloquent, distingué, elle peut l’inviter chez elle pour l’honorer. Et son mari loin de s’en offusquer, se montre fier d’avoir une épouse dont le talent musical a été remarqué par des étrangers. Que nous sommes loin de l’interdit des rapports entre sexes différents ! Au milieu d’un monde courbé sous la rude férude confucéenne, cette liberté de flirt à Bắc Ninh est à proprement parler une monstruosité qui ne pourrait être expliquée que par des coutumes ancestrales perdues dans la nuit des temps. Une tribu polynésienne ou aryenne y serait-elle installée autrefois en y laissant ses mœurs et ses coutumes que la culture chinoise n’aurait pas réussi à exterper entièrement ?

 

 

5.- Du conflit entre la raison et l’instinct .

 

 

C’est ici qu’éclate de la façon la plus spectaculaire la révolte de l’esprit vietnamien contre les servitudes morales qui lui sont imposées par la culture chinoise. Les philosophes chinois prêchent l’idéal du sage qui domine complètement les bouillonnements de son coeur et de ses sens pour n’obéir qu’à sa froide raison. Ses yeux se refusent à regarder une beauté qui ne lui appartient pas, ses oreilles à écouter des paroles incorrectes, son coeur à s’émouvoir d’une passion coupable, et quant à ses sens, il tâche de se comporter comme s’ils n’existaient pas. Ne cite-t-on pas ces paroles mémorables du Grand sage : “Ne vous asseyez pas sur une natte irrégu- lièrement posée, ne mangez pas un morceau de viande irrégulièrement découpé .” ?

 

 

Nos lettrés s’efforcent, dans leur conduite, de se plier courageusement à ces contraintes sévères, mais ils s’en évadent involontairement – par refoulement freudien, diraient nos modernes psychanalystes – dans leurs


œuvres littéraires. L’exemple le plus typique de ce refoulement sexuel est donné par les célèbres poèmes de Hồ Xuân Hương, la femme mal mariée, deux fois concubine et veuve, qui y déverse le trop-plein de son génie poétique et de son ardeur inassouvie. Mais à part Hồ Xuân Hương, quantité d’autres poètes, et des plus graves, n’ont-ils pas sacrifié au même penchant ? Notre poète national, l’incomparable Nguyễn Du, n’a-t-il pas donné dans son immortel chef d’œuvre certaines descriptions trop suggestives ? Le “Vaste recueil des récits merveilleux” de Nguyễn Tự ne fait-il pas le tableau d’un monde entièrement livré à l’instinct, où se débattent sans vergogne des fantômes impudiques et des esprits de fleurs adorables ? Et le célèbre roman en vers Phan Trần ne raconte-t-il pas l’histoire scandaleuse d’un lettré follement amoureux d’une nonne, au point de vouloir forcer sa porte nuitamment ? Toutefois, ces débordements ne sont que verbaux, il faut le reconnaître à la gloire de nos vénérables lettrés. Seul ou à peu près seul, Nguyễn Công Trứ a osé se conduire en polisson (Voir notre précédent ouvrage, p. 267), mais c’était une polissonnerie de grand seigneur.

 

 

L’homme du peuple, lui, ne connaît pas ces complexes d’inhibition. Sans fausse pudeur, il laisse parler ses sentiments et ses instincts. Dans l’immense réservoir de nos chansons populaires, on trouve certaines qui pourraient faire pâlir les histoires gauloises les plus osées. À titre tout à fait exceptionnel, nous en citerons ce seul exemple :

Chị em rủ nhau đi tắm đầm.

- Của em thì trắng, chị thâm thế này ?

- Chị thâm bởi tại anh mày,

Khi xưa chị cũng hạt chay đỏ lòm.

Deux soeurs à la mare vont ensemble se baigner.

- Grand’soeur, dit l’une, pourquoi le mien est-il blanc, tandis que le tien est noir foncé ?

- Petite soeur, c’est la faute à ton beau-frère.

Jadis, le mien était aussi vermeil que la graine de pivoine.

 

 

Et non seulement l’amour légitime est chanté glorieusement, l’adultère réclame aussi ses droits. Peut-on trouver rien de plus cynique que ces chansons de la femme adultère ?

Anh đánh thì tôi chịu đòn,

Tánh tôi hoa nguyệt mười con chẳng chừa.


Đánh tôi thì tôi chịu đau,

Tánh tôi hoa nguyệt chẳng chừa được đâu.

Battez-moi, je consens à ce que vous me battiez,

Mais ardente à l’amour comme je suis, je ne pourrais y renoncer même après avoir eu dix enfants.

Battez-moi, je subirai vos coups douloureux,

Mais je ne renoncerai pas pour cette douleur à mon ardeur amoureuse.

 

 

Et quoi de plus comique que cette chanson de la veuve qui convole en secondes noces :

Hỡi thằng cu lớn, hỡi thằng cu bé.

Cu tí, cu tị, cu tỉ, cu tì ơi ! Con dậy con ăn con ở với bà,

Để mẹ đi kiếm một vài con thêm.

Cha con chết đi trong bụng mẹ nó hãy còn thèm, Mẹ xem quẻ bói, vẫn còn đàn em trong bụng này.

Con ra gọi chú vào đây

Để mẹ giao trả cái cơ nghiệp này mẹ bước đi.

Holà ! mon fils ainé, mon fils cadet,

Mon troisième, mon quatrième, mon cinquième, mon sixième chérie

Réveillez-vous, et vivez désormais avec grand’mère

Pour que j’aille chercher quelques enfants de plus.

Votre père est mort, mais mon ventre n’est pas las d’enfanter. J’ai consulté un devin, et il m’a dit que nombre de vos petits frères et soeurs attendent le jour dans mon ventre.

Appelez donc votre oncle

Pour que je lui confie votre héritage avant de m’en aller !

 

 

Voilà pour l’instinct sexuel. Celui de l’intérêt personnel, de l’égoisme, parle aussi plus fort chez l’homme du peuple que chez le lettré. Si celui-ci y pense quelquefois, il s’efforce toujours de le dominer, de le maîtriser, soit héroiquement, soit hypocritement. L’homme du peuple, lui, n’a pas cette réserve ; il étale franchement ou cyniquement le fond de sa pensée, qui n’est pas toujours digne d’éloges, tant s’en faut. Ainsi nous l’avons vu égoiste :

Cháy nhà hàng xóm

Bằng chân như vại.

Quand le feu est chez le voisin,


On reste bien tranquille chez soi.

 

 


paresseux :


 

Lắm thóc nhọc xay


Qui a beaucoup de paddy aura beaucoup de peine pour le décortiquer.

 

 


opportuniste :


 

Gió chiều nào che chiều ấy.


Protège-toi du vent suivant la direction d’où il souffle.

 

 


cynique :


 

Ai cười hở mười cái răng


Celui qui rit de toi ne fera que découvrir ses dix dents.

 

 

manquant de conscience professionnelle : Cơm nhà chúa Múa tối ngày.

Tout en mangeant du riz de leur patron, Les employés dansent nuit et jour.

 

 

indifférent au sort de la patrie :

Thành đổ đã có chúa xây

Việc gì gái góa lo ngày lo đêm ?

Si la citadelle est détruite, c’est au prince de la reconstruire.

Qu’a besoin la veuve de s’en inquiéter nuit et jour ?

 

 

Cet étalage cynique des faiblesses humaines ferait reculer d’horreur le lettré. Ils sont pourtant, le lettré et l’homme du peuple, de la même race. Qu’est-ce qui a pu donc les différencier ? L’explication en est évidente : Alors que le lettré, se penchant continuellement sur les livres, finit par s’adapter au monde d’idées qu’il y trouve, l’homme du peuple, qui ne respire pas cette atmosphère bienfaisante et étouffante tout à la fois, se laisse vivre au gré de ses instincts et de ses sentiments, au lieu de se torturer à vivre suivant les commandements de la raison.

 

 

 

 

LE BOUDDHISME ET LE TAOISME


 

 

Nous savons qu’exception faite de la période des Lý, le Bouddhisme a été très fortement dénaturé même chez les lettrés, particulièrement sous la dynastie des Lê. La grande religion de la délivrance par l’annihilation du désir, attitude essentiellement agissante, est devenue un refuge pour les âmes meurtries par les épreuves de la vie, et qui y viennent ensevelir leur douleurs, attitude essentiellement passive.

 

 

De son côté, le Taoisme, doctrine philosophique de non-action, est devenu soit une vague aspiration à l’immortalité par des pratiques ésotériques, soit une soif de jouir de la vie en en rejetant tous les soucis. Sur ce dernier point, Boudhisme et Taoisme se rejoignent pour s’identifier dans une commune conception viennent s’ajouter de nombreuses supertitions tout à fait étrangères aux vraies doctrines bouddhique et taoiste : le fatalisme, la divination du futur, la croyance à l’existence des immortels et des fantômes, etc. Pour nous en convaincre, il nous suffira de glaner quelques pages de nos meilleurs écrivains.

 

 

Voici des paroles dictées par le fatalisme :

a thế tục như in giấc mộng

Máy huyền vi mở đóng khôn lường.

Vẻ chi ăn uống sự thường,

ng còn tiền định khá thương, lọ là .

(Cung oán)

La vie est pareille à un rêve ;

Imprévisible sont les ressorts qui la font fonctionner !

Même les faits les plus insignifiants comme le manger et le boire, Sont fixés par un destin inexorable, hélas !

 

 

Dans les vers qui suivent, le Bouddhisme et le Taoisme sont confondus dans une même conception d’évasion de la vie :

Lấy gió mát trăng thanh kết nghĩa Mượn hoa đàm đuốc tuệ làm duyên Thoát trần một gót thiên nhiên

Cái thân ngoại vật là tiên trên đời . (Cung oán)

Lions plutôt amitié avec le vent frais et la lune claire,


Et prenons les fleurs et les torches de la pagode pour nous aider à chercher le salut.

Alors, nous serons délivrés de la condition humaine Et aucune contigence ne pouvant plus nous atteindre, nous serons heureux comme des Immortels.

 

 

Chết về Tiên, Bụt cho xong kiếp, Đù ỏa trần gian ! Sống mãi chi ? (Phạm Thái)

Ah ! Si je pouvais mourir pour revenir plus tôt au royaume de Bouddha et des Immortels !

Maudit soit le monde, où je n’ai que faire de la vie !

 

 

L’éminent lettré Nguyễn Du est doublé d’un très savant érudit dans la philosophie bouddhique. Dans le “Nouveau chant des entrailles déchirées”, il a parfaitement expliqué les mésaventures de son héroine Thúy Kiều par son karma très chargé. C’est parce que Thúy Kiều est née avec un karma de vie malheureuse (bạc mệnh) gagné par ses fautes dans ses existences antérieures que les malheurs s’abattent sur elle dans sa vie présente, comme à plaisir :

Vậy nên những chốn thong dong

Ở không yên ổn, ngồi không vững vàng.

Ma đưa lối , quỉ đưa đường,

Lại tìm những chốn đoạn trường mà đi.

C’est pourquoi, même dans les situations les plus favorables, Elle ne peut se tenir en paix, ni s’assoir solidement.

Les fantômes l’entraînent, les diables la poussent

À choisir les chemins épineux pour s’y aventurer.

 

 

Expliquons-nous. Si Kim Trọng ne s’était pas absenté juste au moment où un malheur effroyable s’abattit sur la famille de Thúy Kiều, celle-ci n’aurait pas eu besoin de se vendre pour sauver son père. Elle aurait pu se vendre à un honnête bourgeois ; c’est un patron de maison close qui l’acheta. Elle aurait pu vivre heureuse avec Thúc Sinh ; elle est tombée sur un mari pusillanime dont la femme férocement jalouse la soumit à un horrible esclavage. Elle aurait pu vivre en paix dans une pagode avec la bonne bonzesse Giác Duyên ; son karma voulut qu’elle fut plongée de nouveau dans la vie galante par les soins de Bạc Hà. Elle aurait pu enfin vivre glorieusement avec le chef rebelle


Từ Hải ; son karma voulut que celui-ci fut dupé par Hồ Tôn Hiến et mourut misérablement. Mais arrivée à ce terme culminant de ses malheurs, Thúy Kiều a intégralement acquittée la dette de ses fautes passées. Et, délivrée, elle connaîtra de nouveau le bonheur au sein de sa famille retrouvée, auprès de Kim Trọng à qui elle a confié son coeur dès leur première rencontre.

 

 

Ce très correct exposé de la doctrine bouddhique est malheureusement entaché par certaines vues beaucoup moins orthodoxes. Ainsi, les rêves de Thúy Kiều lui prédisant une vie malheureuse : ainsi, les révélations du sorcier lors de sa prétendue mort qui n’était qu’un enlèvement opéré par les esclaves de Hoạn Thư ; ainsi, les prédictions de la bonzesse Tam Hợp, etc.

 

 

Nguyễn Du a cru aussi aux fantômes. Dans son admirable “Prière pour le salut des âmes errantes” (Văn tế thập loại chúng sinh), il les a évoqués dans une vision dantesque qui donne le frisson d’épouvante :

Mênh mông góc bể bên trời

Nắm xương vô chủ biết nơi chốn nào ?

Trời xâm xẩm mưa gào gió thét

Khí âm huyền mờ mịt trước sau.

Dans l’immensité des rivages de l’océan et des horizons du ciel

Gisent, épars, des ossements que personne ne réclame.

Sous le ciel lugubre, la pluie rugit, le vent gémit, Remolissant l’univers du sombre fluide de la mort.

 

 

Bóng phần tử xa chừng hương khúc Bãi tha ma kẻ dọc, người ngang. Cô hồn nhờ gửi tha hương

Gió trăng hiu hắt, lửa hương lạnh lùng.

Loin de l’ombre des arbres du village natal

S’étend le cimetière où se dressent en désordre les tombeaux.

Les âmes solitaires qui reposent sur cette terre étrangère

Sont exposées au vent froid et à la lune blafarde,

sans qu’aucun feu ou encens vienne jamais les réchauffer.

 

 

 

 

Dãi dầu trong mấy muôn năm

Thở than dưới đất ăn nằm trên sương.


Nghe gà gáy kiếm đường lánh ẩn

Lặn mặt trời lẩn thẩn tìm ra.

Des milliers et des milliers d’années durant,

Elles gémissent sous terre, ou se couchent sur de la rosée quand elles en sortent.

Dès qu’elles entendent chanter le coq, elles s’empressent de s’esquiver

Pour ne réapparaitre furtivement qu’au coucher du soleil.

 

 

Dans cette prière hallucinante pour le salut des âmes errantes nous décelons plus la tristesse désespérante du lettré devant les malheurs de son temps que la foi solide du bouddhiste. Suggestionné par le mauvais temps qui sévit au septième mois :

Tiết tháng bẩy, mưa dầm sùi sụt, Toát hơi may, lạnh buốt xương khô. Não người thay, buổi chiều thu !

Ngàn lau nhuộm bạc, lá ngô rụng vàng .

Au septième mois, la pluie sanglote sans discontinuer

Et sa froidure pénètre jusqu’aux ossements desséchés.

Que ce soir d’automne est désespérant

Avec ses roseaux pâlissants et ses feuilles jaunies de platane qui ne cessent de tomber !

 

 

le poète trop sensible devient un malade mental qui ne voit partout que des fantômes terrifiants au lieu de l’image radieuse et miséricordieuse du Parfait Illuminé.

 

 

Le Taoisme, lui aussi, a été dévié de l’enseignement de Lao Tse. Dans notre précédent ouvrage, nous avons eu l’occasion d’étudier le fantastique, fruit direct du Taoisme, dans la littérature vietnamienne.

 

 

Il nous suffira de rappeler que, dans la conception des lettrés du Taoisme, un Immortel n’est autre qu’un être humain (ou même un animal, une plante) qui, par l’étude des lois du Cosmos, parvient à en posséder tous les secrets, et par la domination de son coeur, parvient à s’affranchir de tous les sentiments mesquins qui font le malheur des mortels. Dominant la matière et l’esprit, il surmonte ainsi les lois relatives du monde pour vivre sans l’Absolu.


Voilà pour la conception bouddhique et taoiste des lettrés. Comment va-t- elle se transformer dans l’esprit de l’homme du peuple ? Les points de différence qui nous paraissent les plus remarquables sont relatifs :

- à l’idée que se fait l’homme du peuple des immortels

- au rôle de dispensateur des récompenses et des punitions de toutes les divinités sans distinction.

- à la croyance populaire aux fantômes, revenants, démons, etc.

 

 

1. En quoi le concept d’Immortel de l’homme du peuple diffère-t-il de celui des lettrés ?

 

 

Deux contes : Le porteur d’eau et l’Immortelle, et l’Homme qui épouse une crapaude vont nous aider à en fixer les traits. Il nous font voir nettement les degrés successifs de dénaturation du Taoisme depuis Lao Tse jusqu’à l’homme du peuple, en passant par le lettré. Le philosophe détaché des affaires du monde préconisé par le Maỵtre s’est mué chez les lettrés en un être supérieur qui a réussi, à force de travail et de vertu, à vainvre l’Espace et le Temps. Chez l’homme du peuple, cet être supérieur, devenu surnaturel n’est plus qu’un être ayant tous les faiblesses humaines, sauf qu’il peut s’envoler dans les airs, et avec un moyen tout mécanique d’ailleurs : des ailes, comme en possèdent les oiseaux. Ainsi est l’immortelle qui a épousé un porteur d’eau. Elle passe son temps à chanter et à danser, puis, lassée des plaisirs paradisiaques, éprouve un jour le désir morbide de descendre dans le monde profane des hommes. Ayant perdu ses ailes, elle connait la peur comme une simple mortelle, et se résigne à devenir la femme d’un pauvre porteur d’eau. Elle n’a même pas les nobles sentiments de l’amour conjugal et d’affection maternelle des mortelles. Dès qu’elle a recouvré ses ailes, elle se hâte de regagner égoistement son Paradis, abandonnant dans la vallée des larmes son époux et son enfant. Le désespoir de ceux-ci ne la touche même pas ; elle les renvoie sur terre en constatant qu’ils sont trop grossiers pour vivre parmi les Immortelles.

 

 

La crapaude est une autre immortelle qui a été exilée sur Terre sous cette forme dégoutante pour avoir probablement commis quelque faute au Paradis : casser un verre, ou renverser de l’ambroisie en servant à la table des dieux. Elle est toute gentille. Et elle semble bien aimer son époux l’étudiant.


Espérons qu’elle restera de longues années sur Terre avec lui, avant de retourner à son Paradis.

 

 

2.- De la haute doctrine de la délivrance, l’homme du peuple retient surtout une chose : Bouddha est un être infiniment miséricordieux, prêt à venir au secours de tous les déshérités de la terre, le plus souvent sous les traits de la Boddisattva Quan Âm, la plus populaire déesse de la mythologie bouddhique, et qui représente à peu près l’équivalent de la Sainte Vierge dans la religion chrétienne. C’est ainsi que nous avons vu Bouddha ou la Bodhisattva Quan Âm apparaître à Tấm, la Cendrillon maltraitée par sa marâtre, au jeune valet de ferme exploité par son patron, au porteur d’eau abandonné par sa femme, etc. Mais Bouddha n’est pas que miséricordieux. Il redresse aussi les torts et châtie les méchants en même temps qu’il récompense les bons. Il transforme toute une vallée fertile, mais perdue de vices, en un lac (le lac des Trois Mers), il métamorphose des avaricieux inhospitaliers en singes, etc.

 

 

Ce rôle de justicier est d’ailleurs aussi tenu par le Ciel, les génies et les Immortels dans l’esprit simpliste de l’homme du peuple qui confond volontiers toutes les divinités auxquelles il s’adresse dans les circontances difficiles de la vie “Xin Trời thương, Phật độ” (Que la sollicitude du Ciel et la miséricorde de Bouddha me soient accordées), ou auxquelles il rend grâce de ses bonheurs “Ơn nhờ Trời Phật” (Grâces soient rendues au Ciel et à Bouddha), C’est ainsi que dans certains autres contes, au lieu de Bouddha, nous voyons apparaître aux malheureux un génie ou un Immortel : Ngọc Tâm qui pleure la mort de sa femme, le prince Tiết Liêu orphelin de sa mère, etc.

 

 

En somme, nous voyons que dans les hautes philosophies Bouddhique et Taoiste, déjà légèrement déformées par les lettrés, le peuple n’a vu que les divinités puissantes en qui il met ses espoirs pour redresser les injustices sociales. Pour se concilier leurs faveurs, le moyen supposé le plus efficace est de leur adresser des prières ferventes dans les pagodes et dans les temples. D’où affluence des fidèles les jours saints du Bouddhisme ou des Génies, et particulièrement le quinzième jour du premier mois, comme l’affirme le proverbe suivant :

Đi lễ quanh năm

Không bằng ngày rầm tháng giêng.

Aller prier toute l’année


Ne vaudrait rien si l’on manquait à ce devoir le 15è jour du 1er mois.

 

 

3.- D’où, également, pullulement de temples dédiés à toute sortes de génies : Dans chaque maison, l’autel des ancêtres, protecteurs naturels de leurs descendants, et des dieux lares (thổ thần). Dans chaque village, le temple du génie tutélaire (thành hoàng) qui est soit un haut mandarin à qui la faveur royale a accordé après sa mort un brevet de génie, soit un individu quelconque qui est mort dans une heure sacrée (giờ linh), et qui s’est manifesté par des phénomènes extraordinaires (épidémies, incendies, inondations, etc) pour réclamer des villageois qu’ils lui vouent un culte. Dans le pays, dans des sites historiques ou légendaires, les temples des héros nationaux (les soeurs Trưng à Đồng Nhân, le prince Hưng Đạo à Vạn Kiếp, la princesse Liễu Hạnh à Sòng Sơn, etc.) À cela, il faut encore ajouter d’innombrables petits autels dressés un peu partout, et principalement au pied des arbres séculaires pour adorer les esprits qui s’y sont manifestés. À titre de curiosité, nous reproduisons ci- dessous un passage du roman historique de Nguyễn Triệu Luật “Bốn con yêu và hai ông đồ” (Quatre démons et deux lettrés), relatifs à quatre démons, tous du sexe féminin, qui régnaient dans l’âme inquiète du peuple de Thăng Long (Hanoi) vers la fin de la dynastie des Lê (18è siècle), à tel point que leur réputation a été consignée dans la chanson suivante :

Long thành có bốn yêu tinh :

Yêu hồ trước Giám, yêu đình Đồng Xuân, Yêu cây bàng giữa hàng Cân,

Yêu gốc cây liễu giữa sân chùa Tàu .

La cité du Dragon a quatre démons :

Un qui réside dans le lac de l’Université, un autre au marché de Đồng Xuân Un troisième au badamier qui se dresse au milieu de la rue des Balances, Et un quatrième au saule planté dans la cour de la pagode des Chinois.

 

 

. . . “Devant le temple de Confucius (qui servait également d’Université), on voit encore à l’heure actuelle un petit lac. Au milieu du lac émerge un petit terrain couvert d’herbe, où est dressé un petit temple. À la fin de la dynastie des Lê, ce lac était beaucoup plus vaste. Puis, pour agrandir la ville, on l’a peu à peu comblé. La rue Cao Đắc Minh qui longe maintenant à gauche le temple de Confucius n’était autrefois qu’un petit chemin tout juste suffisant pour laisser passer de front deux chevaux. L’extrémité de la rue Saint Antoine était aussi une basse rizière. Des deux côtés du temple, devant


et derrière, c’était un terrain désert, envahi par les plantes sauvages. Mais à l’intérieur du temple, du pavillon de l’Astre de la Littérature (Khuê Văn) à l’étang de la Lumière Céleste (Thiên Quang), au temple du Grand Saint (Chí Thánh) et de ses augustes parents (Khải Thánh), tout était propre et net. Aujourd’hui, au contraire, les alentours du temple sont devenus des rues florissantes, alors que son intérieur n’est plus fréquenté par personne.

 

 

. . . Le démon femelle du lac résidait dans les alentours déserts du temple, mais n’osait jamais y pénétrer. À vrai dire, elle n’était pas bien méchante. Et durant son règne de 80 ans, elle n’a jamais fait de mal à personne. Elle s’amusait simplement à taquiner les étudiants peu sérieux. On a remarqué que ceux à qui elle parlait poliment deviendraient d’importants personnages, que ceux à qui elle tournait le dos étaient des gens méchants. Ses prédictions relatives aux résultats des examens étaient toujours vérifiées, de sorte que les étudiants qui avaient l’occasion de causer avec elle pouvaient toujours savoir d’avance s’ils seraient reçu ou refusés d’après ce qu’elle leur avait dit. Elle apparaissait toujours aux étudiants, et très rarement aux commerçants et aux agriculteurs. On en déduisait qu’elle avait dû être, pendant sa vie, une femme lettré ou une épouse de lettré.

 

 

. . . Le quartier de Đồng Xuân englobait les rues actuelles du Sucre, du Riz, du Papier, des Patates, des Haricots et Jules Ferry. Au milieu de ce quartier se dressait un pavillon, à côté duquel était un gigantesque figuier dont deux personnes se tenant les mains n’arrivaient pas à embrasser le tronc, et dont l’ombrage couvrait toute la cour du pavillon. C’est là que résidait le démon femelle de Đồng Xuân. Elle apparaissait tantôt dans le pavillon, tantôt sous le figuier. Par les nuits tranquilles, sous un clair de lune blafarde, le gardien du temple la voyait souvent, assise au pied du figuier et lisant des poèmes à haute voix. Semblable à sa collègue du temple de Confucius, elle ne s’intéressait qu’aux étudiants et s’amusait à taquiner les gens sans leur causer du mal. Elle en différait cependant en ce qu’elle ne se montrait déférente envers personne, et que sa conversation était toujours amère. Tournait-elle le dos à quelqu’un, celui-ci réussirait dans tous ses entreprises. Mais souriait-elle à quelqu’un, celui-ci ne tarderait pas à connaître des revers. Il semblait qu’elle méprisait les chanceux et n’éprouvait de la sympathie qu’à l’égard des infortunés. D’où le dicton suivant qui circulait à cette époque dans le peuple :


Yêu Đồng Xuân cứ khinh Tớ nhẹ đường công danh. Yêu Đồng Xuân mà trọng Trăm việc làm trăm hỏng.

 

 

Le démon de Đồng Xuân vous méprise-t-il ? Vous marcherez bientôt sur le chemin des honneurs.

Vous respecte-t-il au contraire ? Tout ce que vous entreprendrez échouera.

 

 

. . . Aux limites du Petit Lac et de la rue Francis Garnier existait jadis le hameau An Trường. L’emplacement actuel de l’entrée de l’usine d’Electricité donne sur le sentier qui menait à ce hameau. Et à l’extrémité de ce sentier, près de la Mairie actuelle se voyait le portique de la pagode des Chinois. Celle-ci fut construite par les Chinois pour commémorer les bienfaits du haut mandarin Phan qui vivait sous la dynastie des Lê. Auparavant, les étrangers n’étaient admis à résider qu’à Phố Hiến (près de Hưng Yên actuel). Un immigrant chinois, du nom de Phan, s’est fait naturaliser Vietnamien, a été reçu docteur ès lettres et nommé Haut Conseiller Impérial. Grâce à sa situation, il a pu obtenir pour tous les Chinois de sa famille la faveur de s’établir à la Capitale. Puis cette faveur a été étendue à tous les Chinois qui, par reconnaissance, ont édifié pour leur bienfaiteur un temple qui fut appelé improprement la pagode des Chinois.

 

 

Au milieu de la cour de ce temple était planté un vieux saule où se fixait un démon femelle, beaucoup plus méchante que ses deux collègues du temple de Confucius et du marché de Đồng Xuân. Un passant, la rencontrant un jour, et la prenant pour une jolie paysanne, la taquina et caressa ses mains entre les siennes. De retour chez lui, ses mains s’enflèrent douloureusement, et ne guérirent qu’au bout de six mois. Un autre plaisantin commit l’imprudence de l’embrasser. Son corps fut aussitôt parcouru par des frissons de fièvre. Le délire le prit, et enfin, un sorcier ayant été appelé en consultation, le malade possédé s’écria :

- “Il a osé m’embrasser ! Puisqu’il a voulu m’embrasser, je l’entraînerai à l’enfer pourqu’il m’embrasse.”


Puis il expira en vomissant des flots de sang. On pense que ce démon femelle était une vierge qui aurait été violée, et qui en aurait été morte de honte. Et de ce crime, elle aurait gardé même après sa mort une haine tenace à l’égard des hommes, car jamais elle ne s’est attaquée aux femmes.

 

 

. . . Le démon femelle de la rue des Balances était la plus douce des quatre. Elle faisait plus de bien que de mal. Quiconque égarait un objet n’avait qu’à venir prier devant le badamier où elle résidait, et le lendemain il retrouverait l’objet égaré déposé au pied de ce badamier, et pourrait le reprendre. Mais si quelque personne cupide s’avisait de prendre ce qui ne lui appartenait pas, il serait immédiatement puni par une maladie plus ou moins grave selon la valeur de l’objet volé.”

 

 

Telle est l’histoire des quatre démons qui régnaient sur l’âme du peuple de Thăng Long vers la fin de la dynastie des Lê. Nous pourrions en citer mille autres. Les revenants, démons, diables, etc, font partie du patrimoine mystique du peuple vietnamien au même titre que les fantômes pour les Ecossais.

 

 

4.- De la doctrine taoiste nous pouvons encore trouver l’influence dans la croyance au pouvoir mystérieux des tombeaux. D’innombrables contes en font foi (Tả Ao, et les légendes qui entourent la naissance des grands hommes de l’Histoire).

 

 

Enfin, la conception épicurienne de la vie, que nous avons étudiée dans notre précédent ouvrage chez les lettrés, se retrouve aussi chez l’homme du peuple. Elle n’est qu’une déviation de la doctrine taoiste de non-action. En voici quelques illustrations :

Lắm thóc nhọc xay.

Qui a beaucoup de paddy aura beaucoup de peine pour le décortiquer.

 

 

Trời sinh voi trời sinh cỏ.

A l’éléphant qu’il a crée, le Ciel donne l’herbe.

 

 

Ai ơi chơi lấy kẻo già

Măng mọc có lứa, người ta có thì.

Chơi xuân kẻo hết xuân đi,


Cái già sồng sộc nó thì theo sau.

Amusons-nous avant que n’arrive la veillesse,

Car la pousse de bambou n’a qu’une époque, et l’homme qu’une saison.

Jouissons du printemps avant qu’il ne prenne fin.

Et que la vieillesse brutalement ne vienne nous rejoindre.

 

En résumé, nous dirons que l’homme du peuple, au Vietnam, accueille avec ferveur toutes les religions sans être véritablement religieux. Et bien fin celui qui pourrait affirmer s’il est monothéiste ou polythéiste, Bouddhiste ou Taoiste. Une seule chose est certaine : il est théiste, car l’althéiste lui fait horreur en choquant son sens inné de la justice qui ne pourrait souffrir que les méchants pussent l’être impunément et que les bons ne fussent pas récompensés.

 

 

L’homme du peuple, disions-nous, croyait à la religion sans être véritablement religieux. Et la preuve, c’est qu’il n’avait pas pour les prêtres, pour peu qu’ils se conduisissent mal, cette déférence mystique que les autres peuples vouent aux représentants de la Divinité qu’ils adorent. Il les raillait et les chansonnait volontiers :

Ba cô đội gạo lên chùa

Một cô yếm thắm bỏ bùa cho sư.

Sư về, sư ốm tương tư,

Ốm lăn, ốm lóc cho sư trọc đầu.

Ai làm cho dạ sư sầu,

Cho ruột sư héo như bầu đứt dây.

Trois demoiselles vont porter du riz à la pagode,

Et celle au couvre-seins vermeil a jeté un sort au bonze.

Depuis lors, le bonze est malade d’amour,

Mais malade au point de se rouler à terre, pauvre bonze à la tête rasée.

Combien cruelle êtes-vous d’avoir rendu le bonze si triste Et fait ses entrailles se dessécher à l’égal de la courge prête à se détacher de sa plante .


Les contes, aussi, ne se font pas faute de déchirer à belles dents la prétendue vertu de certains bonzes ou le prétendu savoir de certains sorciers (Le pot à chaux, Le sorcier).

 

CONCLUSION

 

Notre but, en écrivant ce livre, est de fixer le portrait fugitif de notre peuple à une certaine période de son Histoire. Car un peuple est un être vivant qui change continuellement, et tel portrait qui lui allait bien hier ne lui va plus aujourd’hui, pas plus que celui qui lui va aujourd’hui ne lui ira demain. Dans notre précédent ouvrage, nous avons tenté de faire le portrait du lettré de l’ancien temps, du temps des caractères chinois, des palanquins, des fastes impériaux et des luttes dynastiques. Dans le présent ouvrage, nous mettons en scène l’homme du peuple de cette même époque, la plèbe après l’aristocratie, la foule après le leader. Et nous avons vu que si les deux étaient façonnés dans le même moule, ils avaient tout de même des façons de comprendre, de sentir et de penser légèrement différentes. Tandis que le premier était profondément marqué par la culture chinoise, le second a gardé une plus grande originalité du génie de la race, de ses vertus comme de ses défauts. On peut dire qu’il était, bien moins par son nombre que par son “Hérésie” mentale à l’égard des grandes doctrines officielles, la véritable image du Vietnam d’autrefois.

 

 

Notre pays vit actuellement une des heures les plus graves de son Histoire. Il en a connu une autre, très grave aussi, de 1884 à 1945, lorsqu’il commençait, avec l’intervention française, à s’ouvrir au monde moderne. Mais soit par intérêt politique, soit pour tout autre raison, la France n’a fait que lui en ouvrir très timidement les portes. Au moins nominalement, le principe monarchique restait toujours en vigueur. Et pratiquement, les institutions autoritaires subsistaient toujours, avec l’absence de la liberté de presse, de la liberté d’association, de la représentation vraie du peuple dans des assemblées souveraines, (Cette époque spéciale fera l’objet de notre troisième ouvrage : La littérature vietnamienne moderne, de 1913 à 1945).

 

 

L’époque que nous vivons actuellement, du point de vue psychologique et sociologique, marque une étape d’évolution encore plus décisive. Bientôt, si ce n’est déjà fait, le Vietnamien différa radicalement du Vietnamien que nous avons étudié dans nos deux premiers ouvrages. Dix ans de résistance, puis dix


ans de guerre civile qui n’est pas près finir, le régime communiste du Nord, des convulsions politiques au Sud, des deuils et des dévastations sans nombre, l’immigration massive au Sud d’un million de réfugiés du Nord, l’envahissement tumultueux des façons de vivre de nos alliés américains, l’ascension vertigineuse du coût de la vie, l’abandon des campagnes et l’entassement dans les villes, le développement du prolétariat, la ruine des vieilles familles aristocratiques, la naissance d’une nouvelle noblesse de gens d’affaires, etc, etc, tout cela a façonné au Vietnamien de 1967 une mentalité qui ne saurait être identique à celle du Vietnamien de 1800 ou de 1930. C’est pourquoi, ne serait-ce que dans un intérêt rétrospectif avons-nous cru utile de fixer le portrait fugitif de l’ancêtre de 1800 et du grand’père de 1930 avant que les jeunes générations en oublient jusqu’au souvenir.

 

 

Mais il y a plus. La montagne peut apparaître différemment aux yeux du touriste selon qu’il la contemple au lever ou au coucher du soleil, par beau temps ou lorsqu’il pleut, en automne où elle se dénude ou au printemps où elle reverdit, mais il y a toujours en elle quelque chose qui reste permanent à travers tous ces changements passagers, qui fait qu’on la reconnait pour telle montagne et non une autre. Il en est de même des peuples. Des observateurs trop pressés pourraient s’imaginer que le patron de snack-bar qui lui vante les vertus number one de ses alcools frelatés ou les charmes number one de ses pensionnaires impudiques représente le type moyen du peuple Vietnamien. Si notre modeste ouvrage peut les amener à se persuader que ce patron de snack- bar n’est qu’un produit passager de notre temps, qu’il disparaitra avec les politiciens de fortune, les arrivistes et tous les pêcheurs en eau trouble lorsque l’eau reviendra claire, et que le vrai et éternel visage du peuple Vietnamien doit être cherché dans ses proverbes savoureux, ses chansons émouvantes et ses contes drolatiques qui révèlent une fine intelligence et un penchant naturel pour tout ce qui est beau et bon, la poésie, l’art, l’amitié, la paix, nous n’aurons pas fait œuvre inutile.


 

 

 

 

 

 

 

 

B I B L I O G RA P H I E

 

 

TC NGỮ CA DAO par Nguyễn Văn Ngọc. Editeur : Vĩnh Hưng Long

 

 

TC NGỮ LƯỢC GIẢI par Văn Hòa. Editeur : Ziên Hồng CA DAO GIẢNG LUẬN par Thuần Phong. Editeur : Á Châu PHONG TỤC MIỀN NAM par Đào Văn Hội. Editeur : Khai Trí

HƯƠNG HOA ĐẤT NƯỚC par Trọng Toàn. Editeur : Xuất bản Bốn Phương

 

 

CHUYỆN XƯA TÍCH CŨ par Sơn Nam . Editeur : Rạng Đông

 

 

BN CON YÊU VÀ HAI ÔNG ĐỒ par Nguyễn Triệu Luật. Editeur Xuất Bản

Bốn Phương

 

 

NAM HẢI DỊ NHÂN par Phan Kế Bính. Ngọc Anh ronéo KINH THI VIỆT NAM par Trương Tửu . Editeur : Liên Hiệp VĂN CHƯƠNG BÌNH DÂN par Thanh Lãng . Editeur : Văn Hợi

VIỆT NAM VĂN HỌC GIẢNG BÌNH par Phạm Văn Diêu. Editeur : Tân Việt

 

 

GIẢNG VĂN LỚP ĐỆ THẤT par Nghiêm Toản. Editeur : Văn Hợi TIẾU LÂM par Tú Lân. Editeur : Phạm Văn Tươi BÓ HOA BẮC VIỆT par Toan Ánh . Editeur : Vạn Lợi

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